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Dimitri Amilakvari, prince géorgien et héros français

Publié le par Sophie Manno de Noto

 Le prince Dimitri Amilakvari est né à Bazorkino le 31 octobre 1906, aujourd’hui Tchermen situe en Ossétie du Nord, au sud de la Russie. Dès sa naissance, sa vie est déjà marquée par l’exil : sa famille, les Sadguinidzé, dont la noblesse remonte avant les Croisades, a dû quitter son domaine ancestral de Gori en Géorgie à l’occasion de la révolution russe de 1905.

Chapelle du château des Amilakvari

Chapelle du château des Amilakvari

L’histoire des Saguinidzé est intimement liée à la grandeur et aux soubresauts tourmentés de l’histoire géorgienne. Au XVe siècle, l’ancêtre de Dimitri, Joatham, sauva la vie du Roi Georges VIII, avant de succomber à ses blessures. En remerciements, le souverain accorda à titre héréditaire les dignités et fonctions de commandant de la cavalerie royale du Caucase (en géorgien « Amilakhvari »), ainsi que de nombreux fiefs dont Gori.

Roi George VIII de Géorgie. C’est le dernier monarque du royaume géorgien unifié, qui disparait officiellement en 1490 et est morcelé en 3 royaumes. Il perd son trône et est emprisonné en 1465. Libéré en 1466, il s'empare de la Kakhétie (région est de la Géorgie actuelle) et proclame l'indépendance de ce royaume, qu'il gouverne pacifiquement jusqu'à sa mort en 1476, en le dotant de ses premières institutions.

Roi George VIII de Géorgie. C’est le dernier monarque du royaume géorgien unifié, qui disparait officiellement en 1490 et est morcelé en 3 royaumes. Il perd son trône et est emprisonné en 1465. Libéré en 1466, il s'empare de la Kakhétie (région est de la Géorgie actuelle) et proclame l'indépendance de ce royaume, qu'il gouverne pacifiquement jusqu'à sa mort en 1476, en le dotant de ses premières institutions.

Entre 1801 et 1867, la Russie annexe par vagues successives les territoires de l’ancien royaume géorgien, disparu depuis le XVe siècle. La famille Amilakvari est reçue dans la noblesse russe, avec le titre slave de kniaz, qui équivaut à celui de prince.

En 1920, l’Union soviétique accorde l’indépendance à la Géorgie lors du traité de Moscou. Mais l’année suivante, en violation flagrante de cet accord, l’armée rouge envahit la Géorgie. Pour les Princes Amilakvari, la dictature communiste sur leur pays anéantit leurs espoirs d’y retourner. En 1921, la famille prend le chemin de l’exil. D’abord Constantinople, puis Paris. 

Dimitri, alors âgé de 16 ans, connaitra le sort des beaucoup de ses compatriotes exilés : déracinement, espoir de retour et difficultés financières. Toute sa vie, il gardera l’espoir de retourner dans sa patrie et de combattre, pour la libérer du joug communiste.  Pour aider sa famille, il occupera différents emplois manuels, comme laveur de carreaux ou ouvrier chez Citroën.

Héritier d’une lignée d’officiers de haut rang et de noblesse d’épée, c’est tout naturellement que Dimitri choisit la carrière des armes. En 1924, il intègre la prestigieuse école de Saint Cyr.

Dimitri Amilakvari, photographié en 1924 lors de son entrée à Saint Cyr

Dimitri Amilakvari, photographié en 1924 lors de son entrée à Saint Cyr

C’est un élève studieux qui sort parmi les premiers de sa promotion. Cependant, de nationalité étrangère, il n’a d’autre choix que d’intégrer la Légion. Nommé sous-lieutenant, il intègre le 1er régiment étranger à Sidi Bel Abbès, en Algérie, sous les ordres du Colonel Paul Frédéric Rollet, figure légendaire, surnommé « le père de la Légion ».  Alors qu’il n’est âgé que de 20 ans, Amilakvari se voit confier la mission d’encadrement et d’instruction des légionnaires. Il s’y illustre déjà par ses qualités de meneur d’hommes, exigeant, parfois jusqu’à la dureté, mais toujours soucieux de ses hommes.

 Amilakvari à Sidi bel Abbes.  Créée par décret du Roi Louis Philippe le 10 mai 1831, la Légion permettait d’incorporer des recrues étrangères à l’armée française. Son quartier général était situé à Sidi bel Abbès (Algérie). En 1962, il fut transféré à Aubagne.

Amilakvari à Sidi bel Abbes. Créée par décret du Roi Louis Philippe le 10 mai 1831, la Légion permettait d’incorporer des recrues étrangères à l’armée française. Son quartier général était situé à Sidi bel Abbès (Algérie). En 1962, il fut transféré à Aubagne.

Sur le plan personnel, sa vie prend également un nouveau tournant : il épouse en 1927 la Princesse Irène Dadiani, descendante des Rois de Mingrélie, un des royaumes nés de l’éclatement de la Géorgie en 1490.

Palais des Princes Dadiani, belle-famille de Dimitri Amilakvari. Situé en Géorgie dans la ville de Zugdidi, il est considéré comme l’un des palais les plus importants du Caucase. C’est aujourd’hui un musée.

Palais des Princes Dadiani, belle-famille de Dimitri Amilakvari. Situé en Géorgie dans la ville de Zugdidi, il est considéré comme l’un des palais les plus importants du Caucase. C’est aujourd’hui un musée.

Dimitri et Irène, peu de temps avant leur mariage. Le jeune couple ne sera pas épargné par les épreuves : mort de leur fils ainé Georges âgé de quelques mois en 1929, décès prématuré de Dimitri tombé au champ d’honneur à 35 ans et décès dans un accident de voiture de la princesse Irène le 24 décembre 1944, laissant deux orphelins Othar, âgé de 13 ans et sa petite sœur Thamar, 9 ans.

Dimitri et Irène, peu de temps avant leur mariage. Le jeune couple ne sera pas épargné par les épreuves : mort de leur fils ainé Georges âgé de quelques mois en 1929, décès prématuré de Dimitri tombé au champ d’honneur à 35 ans et décès dans un accident de voiture de la princesse Irène le 24 décembre 1944, laissant deux orphelins Othar, âgé de 13 ans et sa petite sœur Thamar, 9 ans.

Mariage à l’église russe de Paris

Mariage à l’église russe de Paris

Dimitri Amilakvari et son fils Othar, né le 26 novembre 1931 à Agadir

Dimitri Amilakvari et son fils Othar, né le 26 novembre 1931 à Agadir

Thamar, née le 29 juillet 1935, dernière enfant de Dimitri et Irène. Elle épousera le Prince tchèque Radislav Kinsky, apparenté à la famille princière du Liechtenstein. Radislav Kinsky, généticien de profession, obtiendra des autorités tchécoslovaques en 1958 l’autorisation de se rendra à Paris pour un congrès professionnel. Il décida de ne pas rentrer dans son pays. Il ne put y retourner qu’à la chute du communisme en 1989.

Thamar, née le 29 juillet 1935, dernière enfant de Dimitri et Irène. Elle épousera le Prince tchèque Radislav Kinsky, apparenté à la famille princière du Liechtenstein. Radislav Kinsky, généticien de profession, obtiendra des autorités tchécoslovaques en 1958 l’autorisation de se rendra à Paris pour un congrès professionnel. Il décida de ne pas rentrer dans son pays. Il ne put y retourner qu’à la chute du communisme en 1989.

Requiem en hommage à Thamar, décédée le 17 avril 2019.

Requiem en hommage à Thamar, décédée le 17 avril 2019.

Muté en 1929 au 4ème Etranger, il sert sous les ordres du Colonel Catroux et participe en 1932 aux opérations de pacification du Maroc, dans le Haut-Atlas. Son courage au feu lui vaudra trois citations, dont deux collectives.  Il a su s'imposer à ses hommes, ses camarades, ses chefs par son prestige, sa droiture, son idéal. Aimé de tous, il est devenu une figure du régiment.

Amilakvari et le général Catroux (au centre).

Amilakvari et le général Catroux (au centre).

En 1939, la légion étrangère est sollicitée pour défiler sur les champs Élysées. C’est la première fois qu’elle défile depuis la parade de la victoire de 1918. Et c’est aussi la première fois que les légionnaires abordent leur fameux « képi blanc ». Dimitri Amilakvari fait partie des heureux élus. Il était sans doute loin d’imaginer qu’an an plus tard, c’est à Londres qu’il défilerait, accompagné d’une poignée de légionnaires, représentant un pays vaincu, qui ont suivi un général proscrit.

Le capitaine Amilakvari défilant sur les champs Élysées en 1939 à la tête de sa compagnie d'instruction de mitrailleuses

Le capitaine Amilakvari défilant sur les champs Élysées en 1939 à la tête de sa compagnie d'instruction de mitrailleuses

Le 30 novembre 1939, la Russie soviétique attaque la Finlande. La « guerre d’hiver » commence. Cette invasion indigne la communauté internationale, qui exclut l’URSS de la Société des nations dès le 4 décembre. La France et la Grande-Bretagne préparent l’envoi d’un corps de soutien à la Finlande. Cette opération est confiée au Général Antoine Béthoire, chasseur alpin et ancien conseiller militaire en Finlande. Le plan consistait en l’envoi d’une force devant débarquer à Narvik au nord de la Norvège, puis traverser la Suède jusqu’à la Finlande. Ce plan permettait également d’occuper les gisements de fer suédois, indispensable à la bonne marche du complexe militaro-industriel allemand.

Le minerai de fer est extrait à Kiruna et Malmberget, transporté par rail aux ports de Luleå et Narvik

Le minerai de fer est extrait à Kiruna et Malmberget, transporté par rail aux ports de Luleå et Narvik

Dans le cadre du corps expéditionnaire franco-britannique, est créé le 1er mars 1940 la 13e demi-brigade de marche des volontaires de la Légion étrangère (13e DBMLE), commandée par le lieutenant colonel Raoul Magrin-Vernerey (futur général de Corps d'armée FFL sous le pseudonyme de Ralph Monclar). Dimitri Amilakvari se porte aussitôt volontaire.

La résistance acharnée des Finlandais, qui se battent à 1 contre 4 contre l’armée rouge dure jusqu’au 13 mars 1940, date à laquelle le traité de Moscou met fin aux hostilités, rendant du même coup caduc l’expédition franco-britannique.

Avec la guerre qui commence, Amilakvari, qui n’avait pas souhaité devenir français jusque-là par fidélité à son pays d’origine, se fait naturaliser.

De Narvik au levant

Cependant, moins d’un mois plus tard le 9 avril 1940, le déclenchement de l’opération Weserübung - l’invasion du Danemark et de la Norvège par l’Allemagne - détourne l’attention mondiale vers la bataille pour la possession de la Norvège. Et le plan échafaudé pour venir en aide à la Finlande va finalement être utilisé. Le 23 avril, après avoir défilé dans les rues de Brest, les deux bataillons de la 13e embarquent, dans une joyeuse pagaille, au son du Boudin. Ce voyage vers la Norvège, dont on ne leur dévoilera la destination que début mai, commence mal : le Général Metzinger, sur lequel se trouve Amilakvari, se fait éperonner, non pas par un sous-marin allemand mais par un cargo ! Trop endommagé pour poursuivre sa route, il sera remplacé par un navire de croisière pour anglais fortunés. C’est donc en cabines lambrissées d’acajou que les légionnaires de la 13 débarquèrent à Narvik le 6 mai 1940, Il fait froid ce jour-là, il pleut, et toute la nuit une violente tempête de neige a sévi sur le Rombaken Fjord ; sous les ordres du Colonel Magrin-Vernerey, la Légion exécute le premier débarquement d'une guerre qui en comptera tant d'autres.

Laissons la parole au lieutenant Bernard Saint Hilier, qui participa à l’opération sous les ordres d’Amilakvari :

«  Dans l'amphithéâtre que forme au fond du fjord, un cirque de montagnes abruptes, une imposante flotte britannique nous appuie, en tête de mât, tous les bâtiments arborent un immense drapeau français. Malgré le plan de feu allemand les légionnaires débarquent, le Capitaine Amilakvari, un mousqueton à la main, nous entraîne à l'assaut de la côte 98 qui domine le camp d'Elversgaart. J'installe mes pièces, observe l'avance des voltigeurs que j'appuie, quand le capitaine me rappelle à l'ordre d'une manière très brutale "Vous ne voyez pas que c'est sur vous que l'on tire, espèce de c…".

Ce premier combat se solde par une victoire : la 13e DBLE conquiert quatre objectifs, force l'ennemi à fuir en abandonnant de nombreux prisonniers, des armes automatiques, des équipements impossibles à dénombrer et jusqu'à dix avions bimoteurs.

Quelques jours plus tard, le 18 mai, le capitaine a l'occasion de vérifier qu'il a la baraka. Une balle traverse sa cagoule à hauteur de la gorge, il a ressenti une impression de brûlure. Depuis ce jour, la Capitaine Amilakvari n'est jamais allé au combat sans pèlerine ou sa cagoule. Malgré un courage qui frôle l’inconscience, il ne sera jamais blessé. A l’exception d’un funeste jour d’octobre 1942 à El Alamein. … Il ne portait pas sa pèlerine ce jour-là.

Du 28 mai au 2 juin, le lieutenant-colonel Magrin-Vernerey et ses légionnaires gagnent à Narvik ce que l'on a appelé « la seule victoire française entre 1939 et 1942 », victoire qui leur vaut d'être cité à l'ordre de l'Armée, avec attribution de la Croix de guerre avec palme de vermeil, pour avoir libéré 60 prisonniers alliés, fait 400 Allemands prisonniers, capturé 10 canons et un très important matériel. Malheureusement, la campagne de France vient de commencer : ordre est donné au corps expéditionnaire de stopper l’offensive et de rentrer. Son départ empêche les Alliées d’exploiter leur victoire en chassant les Allemands hors de Norvège, et laisse le champ libre aux forces du Troisième Reich. Amilakvari est furieux de cet ordre et ne se prive pas de le faire savoir. Mais il obéit néanmoins. Pour cette fois.

 

Dossier de légion d’honneur d’Amilakvari
Dossier de légion d’honneur d’Amilakvari

Dossier de légion d’honneur d’Amilakvari

Après avoir enlevé Narvik, la "13" est de retour en Bretagne le 13 juin, veille de la capitulation de Paris. Le Capitaine Amilakvari fait alors partie de la reconnaissance d'officiers chargée de préparer la défense du « réduit breton ». Il s’agissait de transformer la Bretagne en réduit contre l’agresseur allemand, et d’y transférer le gouvernement Reynaud et l’assemblée nationale française. Mais la commission, créé pour organiser ce réduit et présidée par le Général de Gaulle arriva rapidement à la conclusion que ce projet n’était pas réalisable. Le 15 juin, de Gaulle quitta la France pour l’Angleterre. Dans la débâcle et le chaos, Amilkavari et 6 autres légionnaires se retrouvent séparés du reste de la 13e DBLE. Ils ne le savent pas encore, mais une partie a pu embarquer à Brest pour l’Angleterre, et le reste a été fait prisonnier.

L’heure des choix

Le 17 juin, le Maréchal Pétain annonce « qu’il faut cesser le combat ». Cette fois-ci, c’en est trop pour Amilakvari : l’armistice, ça sera sans lui. « Je dois tout à la France, ce n’est pas au moment où elle a besoin de moi que je l’abandonnerai ».

Le risque d’être fait prisonnier est grand. Une seule solution : passer en Angleterre. Mais en ce 19 juin 1940, la mer est démontée et les 7 hommes se démènent comme des beaux diables pour tenter de trouver une embarcation qui les emmènera en Outre-Manche. Après une journée de vaines tentatives, ils finissent par trouver un bateau : mais le pilote n’accepte de les emmener qu’à Jersey, et contre la somme de 2000 f chacun, ce qui constitue à peu près toute leur fortune. Arrivée sur l’île anglo-normande après une traversée épouvantable ponctuée de vagues et de creux de 2 à 3 mètres, les 7 légionnaires doivent signer une série de papier, dont une déclaration sur l’honneur…. qu’ils n’importent pas le doryphore !

Stèle commémorative de l’embarquement à Saint Jacut de la Mer (côtes d’Armor) de 7 légionnaires, : le Capitaine Koenig, le Colonel Magrin-Vernerey, chef 13 DBL, le capitaine Dimitri Amilakvari, le Capitaine de Knorre, le Lieutenant Jacques Beaudenom de Lamaze, Paul Arnault, Alfred Cazaud

Stèle commémorative de l’embarquement à Saint Jacut de la Mer (côtes d’Armor) de 7 légionnaires, : le Capitaine Koenig, le Colonel Magrin-Vernerey, chef 13 DBL, le capitaine Dimitri Amilakvari, le Capitaine de Knorre, le Lieutenant Jacques Beaudenom de Lamaze, Paul Arnault, Alfred Cazaud

Arrivés au consulat de France, ils apprennent qu’un général français, dont personne n’est capable de leur répéter le nom, regrouperait des Français en Angleterre. Au pire, ils continueront la lutte dans l’armée anglaise. Mais en espérant être enrôlés à leur grade d’officier, et non comme deuxième classe.

Le 20, ils parviennent à embarquer sur un cargo de réfugiés, le dernier qui quitte Jersey. Ils n’ont pas de place pour s’assoir, encore moins s’allonger et passent la nuit à osciller d’un pied sur l’autre, appuyés au bastingage. Le 21, ils arrivent à Southampton. Et à l’instant même où ils franchissent les grilles de la gare maritime, une surprise les attend : toute la 13e brigade est là ! Adieu la perspective de devoir s’enrôler dans l’armée anglaise. Réunis avec leurs camarades, Amilakvari et ses compagnons gagnent le camp de Trentham Park, où se trouvaient les troupes françaises : les Légionnaires de la 13e, les chasseurs alpins qui arrivaient de Dunkerque et une compagnie de tanks. Et par un miracle dont l’organisation britannique a le secret, tous ces hommes se retrouvent munis de tentes, couvertures, ustensiles de cuisine quelques heures après leur arrivée.

Le 30 juin 1940, le Général de Gaulle vient inspecter les troupes. « C’était une fin d’après-midi - nous étions alors rassemblés depuis une semaine à Trentham Park - on nous a avertis qu’un officier général souhaitait nous parler. C’était de Gaulle, qu’on connaissait à peine, avec Maugrin-Duverney à ses côtés. Aucun d’entre nous n’avait entendu l’appel du 18 juin, la plupart étant ce jour là encore en route vers l’Angleterre. Devant, nous, le Général a affirmé sa volonté de continuer la guerre et a demandé à chaque officier de lui dire un par un, s’il était personnellement décidé à le suivre »[1], Amilakvari répond « oui » sans hésiter à la question du Général. L’officier discipliné est devenu un rebelle, ce qui lui vaudra, le 3 décembre 1940, une condamnation à mort, dégradation militaire et confiscation de ses biens, par la cour martiale d’Oran.

Mais tous les légionnaires ne feront pas ce choix et environ 600 d’entre eux suivront « la voie de l’obéissance » et rentreront au Maroc, loyal au Gouvernement de Vichy. En juillet 1940, le camp est divisé entre pro et anti Vichy. Pour Amilkavari, c’est un crève-cœur de voir ses frères d’armes s’entre-déchirer.

 

[1] Témoignage de Gustave Camerini, cité par Guilelmette de Sairigné dans son ouvrage « mon illustre inconnu : enquête sur un père de légende ».

Amilakvari au camp de Trentham, juillet 1940.

Amilakvari au camp de Trentham, juillet 1940.

Avec la population locale, les relations ne sont pas toujours au beau fixe non plus. Lors d’une rare soirée de détente des troupes françaises dans un bar, un officier britannique lance à la cantonade que lorsque l’on vient d’un pays vaincu comme la France, on ne devrait pas s’exhiber ainsi dans un lieu de plaisirs. Furieux, Amilakvari lui flanqua un vigoureux coup de stick sur le crâne, et offrit une tournée générale !

Le 14 juillet 1940, le Général de Gaulle organise un défilé à Londres des troupes françaises ralliés à sa cause. Dimitri Amilakvari fut choisi pour déposer une gerbe devant la statue de Foch. Elle était orné d'un ruban "Passant, va dire à la France que a Légion est là". Elle est là, certes, mais amputée d'une partie de ses effectifs, resté fidèles au Maréchal Pétain. Cette déchirure se matérialise jusque dans le nom de la compagnie d'Amilakvari : pour ne pas être confondue avec la 13 loyaliste, la partie  des troupes ralliées à Londres devient la 14e DBLE.

Le 31 aout 1940, à la tête de ses 2.000 volontaires, aviateurs et combattants de toutes armes de l'armée de terre, le Général de Gaulle quitte Liverpool bombardée par les Allemands, pour une expédition lointaine Encore une fois, les troupes ignorent leur destination, mais les mesures prises par le tailleur leur font comprendre que le climat sera radicalement différent du froid norvégien. L’objectif du général de Gaulle est de rallier l’Afrique noire et l’AOF à sa cause. Commence pour la Légion l’épopée de la reconquête qui la mène d'abord à Dakar, au Cameroun, puis, via le cap de Bonne Espérance en Érythrée, au sein de la Brigade Française d'Orient que commande le Colonel Monclar. La petite Armée Française Libre représente déjà une force non négligeable, un appoint valable pour les britanniques avec ses trois bataillons, ses artilleurs, ses sapeurs, ses conducteurs et ses services médicaux et d'intendance qui lui permettent de vivre de façon autonome.

Ils embarquent sur deux bateaux hollandais, le Pennland et le Westernland, respectivement surnommés, avec un certain sens de l’humour à défaut de celui de l’élégance, Pénisland -il ne transporte que des hommes, dont l’essentiel de la 13e brigade - et Cuculand car outre le général de Gaulle et son état-major, il y a quelques femmes à bord. 10 en tout, infirmières engagées volontaires dans les Français libres. Parmi elles, une jeune femme dont le destin sera inextricablement mêlé à celui de la Légion et d’Amilakvari : Susan Travers. Les jeunes femmes reçoivent l’ordre de ne pas « fraterniser » avec les hommes à bord. Mais personnes n’est dupe, ni ne pense que cette règle sera respectée plus d’un jour ou deux ! Et le bel Amilakvari sera le premier à la transgresser….

« la première fois que mes yeux se sont posés sur le commandant Amilakvari, qui se promenait tranquillement sur le pont dans son uniforme impeccable, j’ai su que les ennuis allaient commencer » raconte Susan Travers. Prince russe blanc, grand, athlétique, beau à tomber avec sa mâchoire carrée, il était adoré par ses hommes et aucune femme ne lui résistait. (…) . Je n’avais jamais rencontré personne d’aussi magnétique qu’Amilakvari, surnommé affectueusement Amilak par ses amis, Ses yeux bleu clair comme du cristal brillaient et quand ils me fixaient, ils semblaient lire jusqu’au fond de mon âme. Il maitrisait l’art de la séduction et son léger accent russe ajoutait encore à son charme. Quand il s’est approché de moi pour la première fois, j’étais sur le point, je regardais la mer. Il a effleuré mon bras du bout de ses doigts, d’un geste si sensuel que j’en ai eu le souffle coupé. « On dit que si l’on regarde l’océan assez longtemps, son esprit volera une partie de notre âme » me dit-il. « en vérité, poursuit Susan Travers, je pense qu’il me voyait juste comme une conquête de plus, une diversion amusante pendant notre voyage de six semaines ». Mais leur histoire sera beaucoup plus qu’une simple diversion : ces deux être d’exception se sont trouvés et reconnus comme tels.  Selon Gabriel de Sairigné, l‘explication est simple : « je pense qu’Amilak et toi vous méritez l’un l’autre. Vous êtes deux têtes de cochon » !

Commence alors entre eux une liaison passionnée et intense. La chaleur épouvantable qui règne dans les cabines pousse Susan Travers a dormis à la belle étoile sur le pont. Et à multiplier ainsi les rencontres avec Amilakvari.

L’ambiance de la traversée est joyeuse, entre la chorale « les petits chanteurs à la gueule de bois » fondée par quelques aviateurs -l’histoire ne dit pas si Amilakvari en faisait partie -et les parties de bridge, dont il est un fervent adepte. Cependant, fidèle à son habitude, Amilakvari profite de ces deux semaines de mer pour entrainer ses hommes.

Après une escale à Freetown, les deux navires arrivent à Dakar, resté fidèle au régime de Vichy, le 23 septembre 1940. Ils ne pourront pas y débarquer, car un cuirassé français, le Richelieu, les accueille à coup de canons. Ils débarqueront finalement au Cameroun à Douala, accueillis par Hautecloque. Leur objectif désormais est de rejoindre la 8e armée britannique pour se rendre en Égypte et en Libye. En attendant, il faut pacifier le Gabon, seule enclave vichyste en Afrique Occidentale Française. Amilakvari, faisant jouer la clause de conscience qui permet à tout soldat de la France libre de refuser de se battre contre des Français, ne participe pas cette campagne, qui sera un succès. Un bonheur n’arrivant jamais seul, la 14e DBLE voit, peu après la victoire au Gabon, son nom lui être rendu, grâce à la dissolution de la 13 au Maroc.

Susan Travers, âgée de 90 ans, posant avec ses médailles décernées pour sa bravoure pendant la guerre. Lors d’une soirée bien arrosée à Gaza en mai 1942, (Palestine mandataire), Amilakvari décide que Susan Travers, en tant que seule femme dans la Légion, doit recevoir un surnom. C’est un grand honneur pour elle et ce nom restera. Désormais, pour tous les légionnaires, elle sera « La Miss ». Ce n’est qu’en 2000 que les femmes auront la possibilité d’intégrer la Légion.

Susan Travers, âgée de 90 ans, posant avec ses médailles décernées pour sa bravoure pendant la guerre. Lors d’une soirée bien arrosée à Gaza en mai 1942, (Palestine mandataire), Amilakvari décide que Susan Travers, en tant que seule femme dans la Légion, doit recevoir un surnom. C’est un grand honneur pour elle et ce nom restera. Désormais, pour tous les légionnaires, elle sera « La Miss ». Ce n’est qu’en 2000 que les femmes auront la possibilité d’intégrer la Légion.

Le 14 février 1941, les troupes débarquent à Port Soudan, sur la mer rouge. La promiscuité dans le camp de fortune oblige Travers et Amilakvari à espacer leurs rencontres. Côté guerre, l’ennui gagne le camp, car les Alliées et les Britanniques ont du mal à faire confiance à la Légion, à qui ils confient peu de missions. Ils voient avant tout les légionnaires comme une bande de mercenaires sans foi ni loi, fuyant sous de faux noms un passé trouble. Un ramassis de cosaques au caractère impossible, de Turcs mal dégrossis et de comtes russes. Les Alliés n’étaient pas davantage à l’aise avec le fait de confier des missions à une force armée dont le pays avait signé un armistice avec les forces de l’Axe. Enfin, les Britanniques avaient commencé à infliger une série de défaites aux Italiens, et ils n’avaient aucune intention d’en partager la gloire avec les Français libres.

Et pourtant, le sort allait en décider autrement. Même si la campagne d’Afrique de l’Est est aujourd’hui largement tombée dans l’oubli, les Français libres allaient s’y couvrir de gloire.

 

La campagne d’Érythrée : Amilak, le courage à l’état brut

Monclar reçoit trois objectifs : reconquérir l’Érythrée, tenue par l’armée italienne du Duc d’Aoste, en s’emparant d’Asmara et Massawa, port sur la mer rouge.

Amédée de Savoie Aoste (1899-1942). Vice-roi d’Éthiopie et gouverneur général de l’Afrique orientale italienne. Il capitule le 18 mai 1941 à Amba Alagi et est fait prisonnier des Alliés. Il mourra dans un camp de prisonniers à Nairobi, de tuberculose et de malaria.

Amédée de Savoie Aoste (1899-1942). Vice-roi d’Éthiopie et gouverneur général de l’Afrique orientale italienne. Il capitule le 18 mai 1941 à Amba Alagi et est fait prisonnier des Alliés. Il mourra dans un camp de prisonniers à Nairobi, de tuberculose et de malaria.

Mais la route vers Asmara passe obligatoirement par la vile de Keren, située en pleine montagne.

Dimitri Amilakvari, prince géorgien et héros français

Cette campagne menée devant Keren est extrêmement dure : les hommes se battent dans des massifs montagneux de haute altitude, dépourvus de routes et de pistes. Ils doivent porter eux-mêmes leur matériel car même les mulets n’y montent pas. Le climat est très rude, froid et humide la nuit, torride le jour, avec pour toute nourriture la "hard ration" composée de corned-beef et de biscuits qu'accompagne une faible ration d'eau. Une tentative de parachutage de vivre se solde par un demi-échec : la plupart des rations tombent entre les mains ennemies. Les hommes se sentent, au bout du monde, ignorés et abandonnés de la France, en butte à toutes sortes de maladies, risquant la mort devant les ascaris éthiopiens qui se battent bien.

Pour Amilakvari, à ces conditions difficiles, s’ajoute le relief qui l’empêche de positionner ses batteries de mitrailleuses comme il le souhaite. Sa compétence fera toute la différence.

Le 8 avril, après des combats extrêmement violents, Amilakvari et ses hommes prennent Massawa. Ils entrent dans la ville avec une section d'éclaireurs motocyclistes et font prisonnier l'amiral Bonatti, commandant des forces italiennes en Afrique orientale, 8 autres officiers généraux, 440 officiers et 14 000 soldats des forces italiennes. La prise de Massawa entraîne la reddition de l'armée italienne de l'Afrique orientale. La liberté de navigation sur la mer Rouge est rétablie permettant le ravitaillement maritime de l’armée britannique via le Canal de Suez.

Le futur général Simon, compagnon d’armes d’Amilakvari témoigne : « Amilakvari, c’était le courage à l’état brut. En Érythrée, il restait debout en pleine pente, tandis que les Italiens nous tiraient dessus. Jamais il ne se serait couché au feu, éructant, parfois de façon un peu pénible, contre les trop prudents. «  alors bande de cons, vous avancez ? » Képi sur la tête, il se serait cru déshonoré de porter un casque comme tout le monde. Amilak, c’était la grande tradition, le panache, l’héroïsme flamboyant. Dans les grandes circonstance, pour défier le sort, il mettait même une petite pèlerine blanche». Courage physique allié à un certain fatalisme. Pour Amilakvari, tous sont des morts en sursis.

Dimitri Amilakvari pendant la campagne d’Érythrée. Ses cheveux sont presque rasés, pour supporter la chaleur

Dimitri Amilakvari pendant la campagne d’Érythrée. Ses cheveux sont presque rasés, pour supporter la chaleur

Les protocoles de Paris (trois protocoles signés entre l’Etat français et le troisième Reich) ont mis à la disposition des Allemands les aérodromes syriens. De Gaulle décide d’intervenir en Syrie, mais il laisse ses troupes libres d’utiliser la clause de conscience, qui permet à des Français de ne pas se battre contre leurs compatriotes. Amilakvari, après réflexion, décider de participer à cette campagne. Cependant, il ordonne que son bataillon n’engage le feu qu’en cas de nécessité absolue, ou pour riposter. Parmi les Français restés fidèles à Vichy, se trouve son meilleur ami, Serge Andolenko, du 6e régiment étranger d’infanterie.

Le général de brigade Serge Andolenko.

Le général de brigade Serge Andolenko.

Celui-ci écrit : « se trouve en face chez de Gaulle mon meilleur ami, mon frère. Celui qui a partagé la même révolution, le même exil, les mêmes vicissitudes. Cela fait des siècles que je ne l’ai pas vu. Je brûle d’envie de le revoir et je sais que lui aussi ».

La campagne de Syrie commence le 8 juin et très vite, l’affrontement entre Français des deux camps devient inéluctable. Dans ses mémoires, Bernard Saint-Hillier raconte : « soit nous ne tirons pas sur nos compatriotes et nous nous donnons, soit nous nous battons pour la France libre. Un court cessez le feu, Amilakvari et moi nous allons vers le camp des adversaires. Nous couvrons les 300 mètres, un sergent vient à notre rencontre :

« quelle est votre mission » demande le Géorgien.

Je dois tenir jusqu’à deux heures du matin, répond le sergent

Nous sommes la 13e demi-brigade, nous n’avancerons pas jusqu’à deux heures ; Avez vous besoin de quelque chose ? lui demande Dimitri.

de cigarettes et d’un peu d’alcool lui répond le sergent.

Dimitri lui fit un signe de la tête, et retourna dans son camp. A deux heures du matin, le feu reprit »,

Damas tombe le 21 juin aux mains des Alliés. Parmi les Légionnaires, on déplore 21 tués et 47 blessés. C’est un drame pour Amilakvari, si soucieux de la vie de ses hommes.

Après la campagne du Levant, Amilakvari nommé lieutenant-colonel prend le commandement de la 13ème Demi-Brigade de la Légion Étrangère puissamment renforcée par le ralliement de 2.000 légionnaires venus du 6ème Étranger. Mais pas Serge Andolenko, que Dimitri n’a pas réussi à rallier.

Le 19 octobre 1941, à Homs, une prise d'armes donne lieu à une de ces images fortes qui illustrent le livre d'or de la Légion Etrangère. Le Lieutenant-colonel Amilakvari, un genou à terre, reçoit des mains du Général Catroux le drapeau de la Demi-Brigade, puis il embrasse longuement son emblème.

Le 19 octobre 1941, à Homs, une prise d'armes donne lieu à une de ces images fortes qui illustrent le livre d'or de la Légion Etrangère. Le Lieutenant-colonel Amilakvari, un genou à terre, reçoit des mains du Général Catroux le drapeau de la Demi-Brigade, puis il embrasse longuement son emblème.

Pour les Français libres, la guerre va désormais changer de dimension. L’adversaire en face n’est plus le Vichyste ou le pauvre Italien perdu en Érythrée, mais les Allemands de l’Afrika Korps, commandé par Rommel. L’ennemi qui a écrasé l’armée française et contre laquelle tous rêvent de prendre une revanche. Quant aux Britanniques, il s’agit avant tout pour eux d’empêcher Rommel de contrôler le Canal de Suez, et d’accéder aux champs pétrolifères du Caucase. Pour ce faire, il faudrait qu’il fasse sauter le verrou britannique en Libye et en Égypte.

Bir-Hakeim : l’honneur de la France restauré

Grâce aux renforts venus de l'Armée du Levant, la France pourra être présente au combat. Malgré les difficultés suscitées par les Britanniques, 10.000 français libres sont engagés en Libye au cours de l'année 1942 et parmi eux, les trois bataillons de la 13ème D.B.L.E. Le 1er janvier 1942, la 1ère Brigade Française Libre, forte de 55.000 hommes, campe aux pieds de pyramides. Le Général Koenig la commande, le Lieutenant-colonel Amilakvari est son adjoint. Pendant cinq mois, la Brigade fournit des groupements interarmes, "les jock columns", patrouilles légères équipées de canons anti-char et de mitrailleuses de DCA qui ont pour mission d’aller à la pêche aux renseignements et de harceler l’ennemi. Elles naviguent dans le désert harcelant les forces italo-allemandes, leur causant des pertes sensibles en blindés, abattant des avions, faisant des prisonniers. Amilakvari est à la tête de l'un de ces groupements.

Cependant, la guerre du désert comme mal pour les Alliés. Le 21 janvier 1942, Rommel reconquiert la Cyrénaïque, (l’Est de la Libye) ce qui oblige les Britanniques à se replier en direction de l’Égypte. Ils mettent sur pied la ligne défensive dite « Gazala line », secteur de résistance de 60 km de long, en forme de V entre El Gazala et Tobrouk. Les Français libres reçoivent comme mission de tenir Bir-Hakem, et ce, quel qu’en soit le cout. Situé à l’extrême sud du dispositif, cet ancien poste méhariste italien lugubre et aride, en plein milieu du désert libyen et dépourvu du moindre point d’eau, est considéré comme la partie la moins importante de la ligne Gazala. Autrement dit, les Alliés, qui ne font toujours pas confiance aux Français libres, leur ont réservé la portion congrue. Pour les Britanniques, il est évident que Rommel va essayer d’enfoncer le dispositif défensif par le Nord. D’ailleurs, le Renard du désert y a mobilisé plusieurs divisions de ses troupes germano-italiennes, En réalité, c’est un leurre : Rommel a décidé de contourner le verrou par le sud. Il lance 5 de ses meilleures divisions à l’assaut de Bir-Hakeim, espérant créer un mouvement tournant, remonter vers le nord et prendre à revers le gros des forces britanniques.

Depuis le mois de février 1942, la 1ère Brigade l’occupe Les 2ème et 3ème Bataillons de la 13 sont là. Entre février et juin 1942, 3700 Français libres vont transformer cette ruine en une véritable forteresse, protégée par des barbelés et par un gigantesque champ de mines (on parle de plusieurs centaines de milliers). « je n’aurais jamais cru qu’autant de terre puisse être si vite remuée » écrivit Gabriel de Sairigné dans une lettre à ses parents. Les hommes travaillent dans des conditions infernales, par 50°. Malgré leur travail harassant, l’ennui les gagne. Démoralisé par ces tâches peu gratifiantes, ils ne savent pas encore que la bataille qui se prépare va changer le cours de la guerre.

Gazala, Bir Hakeim, Tobrouk, les trois points de la ligne Gazala, mise en place par les Alliés pour bloquer l’offensive allemande vers le Caire et le Canal de Suez.

Gazala, Bir Hakeim, Tobrouk, les trois points de la ligne Gazala, mise en place par les Alliés pour bloquer l’offensive allemande vers le Caire et le Canal de Suez.

Le 26 mai, Bir-Hakeim subit le choc de la Division blindée italienne Ariète. Celle-ci se casse les dents sur la 13, elle est décimée par les canons antichars de la compagnie lourde Sairigné et ceux de la Compagnie anti-chars Jacquin de l'infanterie de marine. Les Français se battent à 10 contre 1. En récompense de leur courage, ils seront désormais nommés non plus « Français libres » mais « Français combattants ». Le nom n’est pas passé à la postérité, mais les hommes apprécient à sa juste valeur l’honneur qui leur est fait.

Au deuxième jour de la bataille, un énorme nuage de poussière se forme à l’horizon : l’Afrika Korps est là. Le Lieutenant-colonel Amilakvari mène alors une guerre de course sur les arrières de l'ennemi, coupant son ravitaillement, détruisant sa logistique. A court d'essence et d'eau, Rommel est contraint à la retraite mais il réussit à percer la ligne de défense arrière, se ravitaille et reprend l'offensive. Il ne peut laisser sur ses arrières, la menace que font peser les Français. Il a d'ailleurs reçu l'ordre de les détruire du commandement suprême du théâtre d'opérations, ordre donné en exécution d'une directive d'Hitler "tous les Gaullistes sont là, les anéantir c'est réduire d'un seul coup l'esprit de résistance des Français", confirmée en ces termes par Mussolini : "conquérir dans un premier temps Bir-Hakeim qui présente les deux aspects politique et militaire". Et l’offensive faillit bien réussir : le 3 juin, les Français sont encerclés. Désormais certains de vaincre, les Italiens envoient une délégation pour les inciter à se rendre à eux, arguant qu’ils feront preuve de plus de clémence que les Allemands. Koenig leur explique calmement que la réédition ne fait pas partie des traditions de la Légion. Il dispose de troupes et de munitions et n’a aucunement l’intention de se rendre. Le lendemain, c’est Rommel en personne qui lui fait porter un ultimatum demandant au Français de se rendre. Le Général réplique en donnant l’ordre d’ouvrir le feu sur les véhicules ennemis à portée de tirs. Quant à ses troupes, elles se considèrent flattées par ces deux ultimatums en deux jours, dont l’un émanant du Renard du désert en personne.

Le 9 juin, le général Koenig reçoit l’ordre de quitter le site : la présence des Français libres n’est plus nécessaire. Il faut donc évacuer les troupes, ce qui s’avère particulièrement compliqué puisque cela implique de percer les lignes germano-italiennes qui encerclent la position. La retraite aura lieu de nuit, pour maximiser les chances de réussite. Le point de ralliement avec l’armée anglaise, nommé B8 37 est situé à 20 km au sud de Bir-Hakeim. Le 10 juin, c’est la 13 qui couvre la retraite. Commencée dans l’ordre et le silence, elle va rapidement essuyer un feu nourri et violent de la part des Allemands. La voiture d’Amilakvari saute sur une mine, son chauffeur et lui-même sont éjectés. Il est pris « en stop » par Susan Travers, qui se trouvait là avec Koenig. Après quatre heures d’une course folle sous le feu ennemi, Travers, Amilakvari et Koening tombent droit sur un campement allemand. Ils ne devront qu’à la conduite sportive de Travers d’échapper à la capture.

Cependant, Koenig ne sait pas où se trouve ses hommes, ni même s’ils sont sortis vivant de cet enfer. « tous mes hommes sont morts » dit-il à Amilakvari. C’est un désastre complet Je n’aurais jamais dû tenter cette percée. Je vais me rendre au premier véhicule ennemi que nous croiserons ». « Vous n’y pensez pas mon général » rétorque Amilakvari. « Songez au cadeau que vous feriez à la propagande allemande. Quant à moi, Prince Amilakvari, il n’est pas question que je me constitue prisonnier volontairement. Je vous en supplie, attendez que nous ayons plus d’information ».

En tout, 763 hommes furent portés disparus, 72 morts et 21 blessés. Les Français libres y gagnèrent le respect des Alliés par leur courage. En ralentissant l’avancée allemande vers l’Égypte, cette bataille a permis aux britannique de se réorganiser. Elle ouvre la voie à la victoire d’El Alamein 4 mois plus tard. En attendant, les hommes de la 13 se reposent et reprennent des forces en Égypte.

10 juin 1942 : Les Français libres évacuent Bir Hakem. Il était plus que temps, car les Allemands revinrent le lendemain, dans le but de liquider cette poche de résistance. A leur grande surprise, ils ne trouvèrent que des cadavres et quelques blessés.

10 juin 1942 : Les Français libres évacuent Bir Hakem. Il était plus que temps, car les Allemands revinrent le lendemain, dans le but de liquider cette poche de résistance. A leur grande surprise, ils ne trouvèrent que des cadavres et quelques blessés.

10 aout 1942, camp de El Tahag en Égypte. Le général de Gaulle lui remet la croix de la libération, ainsi qu’à 14 autres combattants, dont une autre légende de la Légion, le lieutenant Brunet de Sairigné. Ironie du sort, Brunet de Sairigné commandera également la 13e demi brigade 4 ans après la mort d’Amilakvari.

10 aout 1942, camp de El Tahag en Égypte. Le général de Gaulle lui remet la croix de la libération, ainsi qu’à 14 autres combattants, dont une autre légende de la Légion, le lieutenant Brunet de Sairigné. Ironie du sort, Brunet de Sairigné commandera également la 13e demi brigade 4 ans après la mort d’Amilakvari.

Au cours de l’été 1942, Churchill et les Alliés préparent le débarquement en Afrique du Nord, connu sous le nom de code « Opération Torch ». Une première bataille s’est déroulée à El-Alamein en Egypte, mais sans réel vainqueur. Churchill décide alors qu’une seconde bataille doit avoir lieu.

El-Alamein : la fin de la baraka

Le 23 octobre 1942, la 1ère Brigade est en ligne à El-Alamein. Elle a pour mission d'attaquer le plateau de l'Himeimat, que défendent deux bataillons italiens des divisions Pavie et Folgore, en abordant cet escarpement abrupt par le sud, tandis que la 7ème Division Blindé doit s'emparer de l'objectif par le nord. Cette action a pour but d'attirer la 21ème Panzer allemande afin de l'empêcher d'intervenir dans le nord où Montgomery veut réaliser la percée.

Forces en présence lors de la seconde bataille d’El alamein

Forces en présence lors de la seconde bataille d’El alamein

L'opération est difficile, trois champs de mines protègent l'objectif. Il présente un escarpement d'une centaine de mètres dominant la plaine qui empêche l'observation des tirs d'artillerie. Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’Amilakvari partage cet avis. A la lecture de l'ordre d'opération qu'il reçoit, il s’exclame : "ce n'est pas la première fois que l'on nous demande quelque chose d'impossible, mais cette fois c'est tellement con que ça peut réussir".

Dans la nuit du 23 octobre 1942, la pleine lune que Montgomery attendait pour attaquer, éclaire la marche de la Légion. La progression de 30 km est pénible, les véhicules radio s'enlisent dans le sable mou. L'artillerie italienne réagit déjà causant quelques pertes. Après 4 heures de marche lente et pénible, les bataillons sont en place.

A minuit, l’ascension du plateau commence. Les légionnaires se heurtent à deux champs de mines et sont aussitôt pris sous le tir violent d’armes automatiques, de mortiers et de canons anti chars. Il n’est pas possible d’appeler des renforts, car la radio ne fonctionne pas dans cette zone. Jusqu’à trois heures du matin, Amilakvari et ses hommes tentent de progresser, malgré les pertes qui s’accumulent. La situation empire encore quand apparaissent sur le flanc gauche les premiers chars de la 21e Panzer.

Les forces françaises libres en action, musée de la bataille à El-Alamein

Les forces françaises libres en action, musée de la bataille à El-Alamein

Afin d'être au rendez-vous avec la 7ème Blindée anglaise dont il attend la protection contre les chars sur le plateau, Amilakvari donne l'ordre de conquérir les hauteurs de l’Himeimat. Il est près de 5 heures. Sous le feu, sans faiblir, la Légion gravit la pente abrupte. Elle enlève l'objectif à la grenade et à la mitraillette, faisant 108 prisonniers et capturant un canon de 105. Le plateau est jonché de nombreux cadavres italiens. Le choc des contre-attaques est rude, des légionnaires sont même blessés à coup de poignard.

Mais Amilakvari et ses hommes ignorent encore que la 7ème Demi-brigade se trouve toujours dans la plaine, empêtrée au milieu des champs de mines. Soudain les chars du Groupement Kiehl de la 21e Panzer entrent en scène. Vers 7 heures, après une heure de corps à corps, les troupes d’Amilakvari faute d'anti-chars et d'appui d'artillerie précis, doivent entamer leur repli. Jusqu'à 9 heures, la Légion s'accroche au terrain : une automitrailleuse et trois chars brûlent. Amilakvari continue à donner ses ordres, indifférent au feu de l'artillerie, toujours aussi calme alors que la situation est critique. Il est debout, en képi, et les légionnaires ont confiance puisqu'il est là. Mais si toutefois parmi eux ils y en avaient qui étaient superstitieux, ils noteraient qu’il a perdu sa pèlerine.

A l'officier que Koenig a envoyé pour le ramener, Amilakvari répond : "ma place est à la Légion, au milieu de mes hommes" et l'ennemi, qui avait cessé de tirer, reprend. L'automitrailleuse est à peine partie qu'un obus explose au milieu du petit groupe. Amilakvari s'est retourné au bruit, un éclat l'a atteint à l'oeil ; il s'abat, porte ses mains à sa tête en râlant. Il est dix heures.

Roger Touny (1922-1991), compagnon de la Libération. Sous le feu de l’ennemi, il arrêta son char afin de ramener plusieurs blessés, dont Amilakvari. Cet acte de bravoure lui vaudra sa première citation à l’ordre des Français libres.

Roger Touny (1922-1991), compagnon de la Libération. Sous le feu de l’ennemi, il arrêta son char afin de ramener plusieurs blessés, dont Amilakvari. Cet acte de bravoure lui vaudra sa première citation à l’ordre des Français libres.

Les hommes de la 13e DBLE sont boulveversés, ils ont perdu leur chef bien-aimé. En voyant le corps de son ami mortellement blesé, Koenig s'effondre. Il ordonne qu'Amilakvari soit déposé sous sa tente Malgré leur épuisement, ses hommes organisent une procession aux flambeaux en portant le corps sur leurs épaules. Le chauffeur  d'Amilakvari, van der Wachler, pleure sans se cacher et beaucoup d'hommes en font autant. "Cette procession aux flambeaux au milieu de la poussière libyenne[1], au soleil couchant est une image qui est restée gravée en chacun de nous pour le reste de sa  vie" écrira Susan Travers dans ses mémoires.

 


[1] Susan Travers se trompe. La scène a lieu en Égypte, et non en Libye. La frontière libyenne est située à un peu plus de 250 km d’El-Alamein, ce qui rend la présence de « poussière libyenne » peu probable !

Père Jules Hirleman. Aumônier militaire, il célébra les obsèques au lieutenant-colonel Amilakvari. Connu pour son dévouement aux blessés au mépris du danger pour sa propre vie, il fait partie des 1038 compagnons de la libération

Père Jules Hirleman. Aumônier militaire, il célébra les obsèques au lieutenant-colonel Amilakvari. Connu pour son dévouement aux blessés au mépris du danger pour sa propre vie, il fait partie des 1038 compagnons de la libération

Les généraux de Larminat et Koenig assistant à la messe donnée en plein air pour le repos de l’âme du lieutenant-colonel Amilakvari, au point culminant du Quor E Laban

Les généraux de Larminat et Koenig assistant à la messe donnée en plein air pour le repos de l’âme du lieutenant-colonel Amilakvari, au point culminant du Quor E Laban

Première tombe d’Amilakvari, sur la colline de l’Himeimat

Première tombe d’Amilakvari, sur la colline de l’Himeimat

A la fin de la guerre, Amilakvari sera transporté dans le carré français du cimetière du Commonwealth, où il repose toujours, parmi ses hommes. Les batailles d’El Alamein ont permis d’arrêter les forces de l’Axe aux portes de l’Égypte, puis de les repousser en Tunisie, marquant un tournant de la guerre du désert, qui se traduira par de prise de contrôle de l’Afrique du Nord par les Alliés.

Le 21 novembre 1942, Amilakvari est cité ; à titre posthume, à l’ordre des Français libres et de l’armée dans les termes suivants : « chef de guerre, jeune et énergique, incarnait les plus belles qualités militaires. Le lieutenant-colonel Amilkavari s’est couvert de gloire, à la tête de ses légionnaires dans les campagnes d’Érythrée et de Libye. Toujours en avant dans les situations les plus dangereuses, s’imposant à tous par son calme et son mépris de la mort. Est tombé au champ d’honneur en conduisant la 13e DBLE à l’attaque de Himeimat le 24 octobre 1942 ».

Bien des années plus tard en 2004,la veille de sa mort, le général Saint-Hillier dira à sa fille « je vais retrouver Amilak, il m’attend ».

 

Le souvenir reste

Cimetière militaire d’El-Alamein, carré français. En hommage à Amilakvari et à ses compagnons morts pour la France, couronne déposée par l’ambassadeur de France en ÉgypteCimetière militaire d’El-Alamein, carré français. En hommage à Amilakvari et à ses compagnons morts pour la France, couronne déposée par l’ambassadeur de France en Égypte

Cimetière militaire d’El-Alamein, carré français. En hommage à Amilakvari et à ses compagnons morts pour la France, couronne déposée par l’ambassadeur de France en Égypte

Saint Cyr : insigne de la promotion Amilakvari (1954, promotion 141). L’aile de l’archange st Georges, rappelle le blason de cette illustre lignée géorgienne.

Saint Cyr : insigne de la promotion Amilakvari (1954, promotion 141). L’aile de l’archange st Georges, rappelle le blason de cette illustre lignée géorgienne.

Le képi qu’Amilakvari portait le jour de sa mort à El-Alamein. On y voit encore la trace de l’impact qui l’a tué. Aubagne, musée de la Légion

Le képi qu’Amilakvari portait le jour de sa mort à El-Alamein. On y voit encore la trace de l’impact qui l’a tué. Aubagne, musée de la Légion

26 septembre 2021 : dans le cadre de la célébration du 100e anniversaire de la reconnaissance de la République de Géorgie par la France, un buste de Dimitri Amilakvari est dévoilé dans les jardins de la chancellerie de l’Ordre de la Libération, en présence de Salomé Zourabichvili, présidente de la Géorgie depuis 2018.

26 septembre 2021 : dans le cadre de la célébration du 100e anniversaire de la reconnaissance de la République de Géorgie par la France, un buste de Dimitri Amilakvari est dévoilé dans les jardins de la chancellerie de l’Ordre de la Libération, en présence de Salomé Zourabichvili, présidente de la Géorgie depuis 2018.

Sources :

Livres

Susan Travers: Tomorrow to be brave

Guillemette de Sairigné : mon illustre inconnu

 

Conférence :

Jean-Paul Huet :  Dimitri Amilakvari, Prince combattant

 

Émission radio :

Franck Ferrand : Au Coeur de l’histoire : la bataille de Bir Hakeim

 

Journaux :

Gallica.org

 

 

Reportages

Frères d’armes

Les compagnons de l’aube

 

Amicale des anciens de la Légion

Témoignage Bernard Saint-Hillier

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La chapelle Sansevero de Naples : entre légendes et mystères

Publié le par Sophie Manno de Noto

La chapelle Sansevero de Naples : entre légendes et mystères

La chapelle Sansevero de Naples est l’un des monuments les plus visités de la cité parthénopéenne : conçue comme nécropole familiale des Princes de Sansevero, c’est un chef d’œuvre de créativité baroque, entouré de légendes et de mystères, et inextricablement lié à la figure emblématique de Raimondo di Sangro, septième Prince de Sansevero.

Le Christ voilé

La chapelle est connue dans le monde entier grâce à l’un des chefs-d’œuvre qu’elle abrite : le Christ voilé. Cette sculpture en marbre fut réalisée en 1753 par Giuseppe Sanmartino, artiste napolitain de grande renommée. L’œuvre avait été confiée au départ au sculpteur Antonio Corradini, célèbre pour la beauté de ses statues voilées ; mais il mourut prématurément, sans avoir eu le temps de réaliser autre chose qu’une maquette en terre cuite, conservée aujourd’hui au musée national de San Martino.

Maquette réalisée par Antonio Corradini (1688-1752). Bien que le rendu final soit un peu différent, la forme générale du projet présente de nombreuses similitudes avec le résultat définitif que nous connaissons aujourd’hui.

Maquette réalisée par Antonio Corradini (1688-1752). Bien que le rendu final soit un peu différent, la forme générale du projet présente de nombreuses similitudes avec le résultat définitif que nous connaissons aujourd’hui.

La chapelle Sansevero de Naples : entre légendes et mystères

En utilisant un bloc de marbre unique, le sculpteur a réussi à créer une statue grandeur nature (180x80x50 cm) qui représente le corps sans vie du Christ gisant sur un grabat, et recouvert d’un extraordinaire voile transparent en marbre. Sa tête repose sur deux coussins et à ses pieds, certains des instruments de la Passion : la couronne d’épines, les clous et des tenailles. L’artiste réalisa ce chef-d’œuvre en seulement trois mois.

signature du Sculpteur napolitain Giuseppe Sanmartino. Une légende, totalement fausse, prétend que Raimondo di Sangro le fit aveugler, afin que plus jamais, l’artiste ne puisse réaliser une aussi belle œuvre. Bien que le Prince n’eût porté atteinte d’aucune manière à l’intégrité physique de Sanmartino, celui-ci, au cours de sa prolifique carrière de sculpteur qui devait durer encore près de 50 ans, ne réussit pas à produire une autre œuvre d’une telle qualité. Le Christ voile demeure donc à jamais son chef d’œuvre.

signature du Sculpteur napolitain Giuseppe Sanmartino. Une légende, totalement fausse, prétend que Raimondo di Sangro le fit aveugler, afin que plus jamais, l’artiste ne puisse réaliser une aussi belle œuvre. Bien que le Prince n’eût porté atteinte d’aucune manière à l’intégrité physique de Sanmartino, celui-ci, au cours de sa prolifique carrière de sculpteur qui devait durer encore près de 50 ans, ne réussit pas à produire une autre œuvre d’une telle qualité. Le Christ voile demeure donc à jamais son chef d’œuvre.

Parmi la foule des admirateurs frappés par la beauté de la statue, on compte le peintre et sculpteur Antonio Canova, qui a déclaré qu’il aurait volontiers donné 10 ans de sa vie pour être l’auteur d’une telle merveille.

Détails de la statue : en haut, grâce à la transparence du voile, on voit la trace des clous sur les pieds et les mains du Christ. En bas, détail de la dentelle qui orne le bord du voile.
Détails de la statue : en haut, grâce à la transparence du voile, on voit la trace des clous sur les pieds et les mains du Christ. En bas, détail de la dentelle qui orne le bord du voile.
Détails de la statue : en haut, grâce à la transparence du voile, on voit la trace des clous sur les pieds et les mains du Christ. En bas, détail de la dentelle qui orne le bord du voile.

Détails de la statue : en haut, grâce à la transparence du voile, on voit la trace des clous sur les pieds et les mains du Christ. En bas, détail de la dentelle qui orne le bord du voile.

La légende du voile

La réputation d’alchimiste et d’audacieux scientifique du Prince Raimondo de Sangro a donné naissance à de nombreuses légendes autour de la statue. La plus tenace concerne le voile qui couvre le corps du Christ. Depuis plus de 250 ans, sa finesse et sa vraisemblance étonnent voyageurs et chercheurs, qui peinent à croire qu’il a été sculpté dans le marbre. Dans ses mémoires, le marquis de Sade évoque « le drapé, la finesse du voile, la beauté et la régularité des proportions de l’ensemble ». La rumeur court qu’il s’agirait d’un vrai voile, jeté sur la statue après qu’elle ait été installée dans la chapelle, et « marmorisé » grâce à un procédé secret inventé par le Prince de Sansevero.

En 1963, Eduardo Nappi alors jeune archiviste à la Banque de Naples, découvrit deux documents, qui allaient mettre fin à la légende du voile.

Eduardo Nappi fut directeur des archives de la Banque de Naples jusqu’à sa retraite en 1997. L’Archive de la Banque de Naples comprend plus d’un million de documents, ce qui en fait le fonds documentaire le plus important au monde. Parmi les découvertes majeures, le reçu en faveur du Caravage, pour un tableau représentant Saint Dominique et Saint François, dont on a totalement perdu la trace.

Eduardo Nappi fut directeur des archives de la Banque de Naples jusqu’à sa retraite en 1997. L’Archive de la Banque de Naples comprend plus d’un million de documents, ce qui en fait le fonds documentaire le plus important au monde. Parmi les découvertes majeures, le reçu en faveur du Caravage, pour un tableau représentant Saint Dominique et Saint François, dont on a totalement perdu la trace.

Le premier, daté du 16 décembre 1752, dans lequel le Prince écrit : « vous payerez 50 ducats de ma part au Magnifique Giuseppe Sanmartino pour acompte de la statue de Notre Seigneur mort, couvert d’un voile de marbre ». Dans un autre reçu, daté du 13 février 1754, Raimondo de Sangro écrivit : « pour atteindre la somme de 500 ducats, prix total convenu pour la statue de marbre sculpté de Notre Seigneur Jésus-Christ mort, recouvert d’un voile transparent du même marbre, réalisé par Sanmartino ».

Document signe de la main du Prince, reçu du 13 février 1754.

Document signe de la main du Prince, reçu du 13 février 1754.

Le fait que l’œuvre ait été réalisée dans un bloc unique de marbre, sans aucun procédé alchimique extérieur, confère à la statue une fascination encore plus grande.

 

Une fondation miraculeuse

Une légende entoure la fondation de la chapelle. Vers 1590, un homme innocent allait être conduit en prison. Il marchait, enchainé, quand, passant devant le jardin du Palais des Princes di Sangro, il vit une partie du mur d’enceinte s’écrouler. A l’emplacement de l’éboulement, une image de la Vierge lui apparut. L’homme fit alors la promesse à Marie de lui offrir une lampe en argent si son innocence était reconnue.

Libéré, l’homme tint parole et l’image sacrée fit l’objet de pèlerinages, au cours desquels de nombreux miracles furent constatés. Parmi les miraculés, on compte Giovan Francesco di Sangro, duc de Torremaggiore, qui fut guéri d’une maladie qui le tourmentait depuis longtemps. En reconnaissance de la grâce reçue, il fit édifier une petite chapelle à l’endroit où se trouvait l’image sacrée. Conservée aujourd’hui en haut du maitre-autel, elle reçut le nom de Santa Maria della Pieta ou Pietella.

L’image miraculeuse, a l’origine de la légende de la fondation de la chapelle. Pietà, auteur inconnu, deuxième moitié du XVIe siècle

L’image miraculeuse, a l’origine de la légende de la fondation de la chapelle. Pietà, auteur inconnu, deuxième moitié du XVIe siècle

Ce fut Alessandro di Sangro, fils de Giovan Francesco, qui entreprit au début des années 1600 de grands travaux d’agrandissement, qui transformèrent le modeste sanctuaire en une chapelle destinée à servir de nécropole a ses ancêtres et aux futurs membres de la famille.

Le reste de la construction est essentiellement à mettre au crédit du prince génial et un peu fou Raimondo di Sangro, septième prince de Sansevero.

Raimondo di Sangro (1710-1771 ), portrait peint par Francesco de Mura, chapelle San Severo à Naples

Raimondo di Sangro (1710-1771 ), portrait peint par Francesco de Mura, chapelle San Severo à Naples

Raimondo di Sangro était un touche-à-tout de génie, scientifique, alchimiste, lettré, inventeur, et premier grand maitre de la maçonnerie napolitaine. Il réalisa des expériences dans des domaines aussi variés que la mécanique, l’hydraulique, l’architecture militaire, la chimie (il réalisa le premier feu d’artifice de couleur verte).Les fumées et bruits étranges qui s’échappaient de son laboratoire, de jour comme de nuit, terrifiait les Napolitains, qui ne manquaient pas de faire le signe de croix quand ils passaient et surnommèrent Raimondo « le Prince diabolique ».

Dans ses mémoires, l’aventurier et mage autoproclamé Cagliostro évoque un prince napolitain qui lui a enseigné l’alchimie. Il est très probable qu’il s’agisse du Prince de Sansevero.

Benedetto Croce, philosophe, homme politique et historien le décrivit comme « l’incarnation napolitaine de Faust (…) qui a signé un pacte avec le diable et qui est devenu un quasi diable lui-même afin de maitriser les secrets les plus cachés de la Nature ».

Document alchimique, écrit de la main du Prince de Sansevero (collection particulière)

Document alchimique, écrit de la main du Prince de Sansevero (collection particulière)

En 1739, le prince de Sansevero conçut une arquebuse qui fonctionnait à la fois avec de la poudre et à air comprimé, bien qu'il soit composé "d'un seul canon, d'un seul chien, avec une seule gâchette et une seule mèche". Cette arme pour le moins surprenante, fut fabriquée pour di Sangro par Matteo Algaria, et fut offerte au Roi Charles III de Bourbon.

 

 

Arquebuse conçue par le Prince de Sansevero

Arquebuse conçue par le Prince de Sansevero

Au même roi, il offrit un tissu imperméable réalise par ses soins, que le souverain utilisait pour aller à la chasse.

 

En juillet 1770, un curieux spectacle, qui semblait tenir lieu du prodige se déroula sur le bras de mer qui sépare Capo Posillipo du Pont della Maddalena : un élégant carrosse tiré par de nombreux chevaux naviguait à grande vitesse sur les vagues.

 

Dessin du carrosse maritime du Prince de Sansevero, par Francesco Celebrano. Incision sur cuivre

Dessin du carrosse maritime du Prince de Sansevero, par Francesco Celebrano. Incision sur cuivre

En réalité, les chevaux de la calèche étaient en liège, et le bateau était propulsé grâce à un ingénieux système de pales en forme de roues, conçu par Raimondo di Sangro.

 

Cependant, une de ses expériences allait lui valoir de solides inimités de la part de l’Église catholique : à Naples, 3 fois par an, a lieu le rituel de la liquéfaction du sang de Saint Janvier, protecteur de la ville. Cet évènement fait l’objet d’une cérémonie  à la cathédrale de Naples  : le sang, contenu dans les deux ampoules hermétiques disposées dans une châsse fait l’objet d’ostensions, face à la foule. La cérémonie se déroule en présence de l'archevêque de Naples, de personnalités de la région et de milliers de fidèles massés dans la cathédrale et sur son parvis.

Généralement au cours des ostensions, le sang se liquéfie - ou même parfois entre en ébullition - en changeant de couleur et de volume (du simple au double), puis les reliques sont précieusement remises sous clefs. Si le sang se liquéfie rapidement, c’est le signe que Naples bénéficiera de toutes sortes de bénédictions et c’est la liesse générale dans la ville. Par contre, si le sang tarde à se liquéfier ou ne se liquéfie pas, c’est signe de malheurs à venir pour la ville et le moral des Napolitains s'en ressent.

Depuis la première liquéfaction attestée d’août 1389, les Napolitains, qu’ils soient croyants ou non, craignent un grand malheur quand le miracle ne se produit pas. Ce fut le cas en 1527, peu avant l’épidémie de peste, comme les années de réveil du Vésuve.

Depuis la première liquéfaction attestée d’août 1389, les Napolitains, qu’ils soient croyants ou non, craignent un grand malheur quand le miracle ne se produit pas. Ce fut le cas en 1527, peu avant l’épidémie de peste, comme les années de réveil du Vésuve.

"C'est dans le plus grand secret qu'on m'a confié que le Prince de Sansevero a composé une certaine matière semblable au sang de Saint Janvier, et que selon les intempéries de l'air, il apparaît de faire les mêmes effets" écrivit le nonce apostolique Lucius Gualteri dans une lettre datée du 18 mai 1751.

En réalité, le prince, en expérimentateur infatigable, entendait vérifier « une pure hypothèse de physique», c'est-à-dire qu'une substance pouvait dans certaines circonstances se dissoudre et se coaguler à nouveau; cela n'implique cependant pas qu'il ait cru que, à l'intérieur des véritables ampoules de sang de Saint Janvier, le phénomène de dissolution se produisait pour les mêmes causes et de la même manière que celui qu'il reproduisait en laboratoire.

Ampoule contenant le sang de Saint Janvier – cérémonie de liquéfaction, 2017

Ampoule contenant le sang de Saint Janvier – cérémonie de liquéfaction, 2017

En tout cas, le système imaginé par le prince était beaucoup plus complexe que le rapport concis du nonce apostolique. "Il fit construire un ostensoir ou un sanctuaire semblable à celui de Saint Janvier, avec deux ampoules de même forme, plein d'un amalgame d'or et de mercure mêlé de cinabre, de la même couleur que le sang coagulé. Pour rendre fluide cet amalgame, il y a dans le creux de la bordure un [...] réservoir de mercure fluide avec une valve qui, lorsque le boîtier est retourné, s'ouvre pour laisser entrer le mercure dans l'ampoule. A ce stade, l'amalgame devient liquide et imite la liquéfaction ; mais c'est une pure hypothèse de physique, propre à expliquer un effet. Il appartient à un grand physicien de vouloir tout expliquer et tout imiter. » Un autre voyageur du XVIIIe siècle décrit encore plus en détail la composition de la substance et l'expérience, expliquant également comment la liquéfaction ne se produit pas mécaniquement à chaque retournement de l'ampoule, et pourrait être même partielle, comme cela s'est produit pour le sang de Saint Janvier. Et, commentant l'ingénieux système développé par le prince, il conclut : "Tout ce que je peux attester, c'est qu'il a parfaitement fonctionné".

Déjà écornée par son affiliation à la franc-maçonnerie, la renommée de Raimondo di Sangro fut définitivement compromise auprès de l'Eglise à cause de cette expérience, qui semblait implicitement mettre en doute le miracle de la liquéfaction du sang du saint patron de Naples.

 

 

La chapelle Sansevero, joyau baroque et temple maçonnique

 

Avant l’intervention de Raimondo, la chapelle n’était qu’un lieu de sépulture de la famille des Princes de Sansevero. Mais avec les travaux qu’il entreprit, en plus d’être conçu comme un lieu de culte parfaitement conforme aux canons de la foi catholique, sa chapelle se lit comme un parcours maçonnique initiatique, qui peut être aisément reconnu comme tel par les initiés, où toutes les statues et allégories représentent chacune une étape du chemin qui part de l’état d’ignorance et mène vers la connaissance.

La même année où il commença les travaux pour la Chapelle, Raimondo di Sangro devient franc-maçon. Il fonda à l'intérieur de sa propre loge une loge fréquentée par la noblesse et devint au bout de quelques années "Grand Maître de toues les loges napolitaines.

 

Emblème de la loge de l’Union parfaite, à laquelle adhéra le Prince de Sansevero. Fondée en 1728, c’est la première loge maçonnique italienne officielle. Elle suit le rite dit égyptien traditionnel.

Emblème de la loge de l’Union parfaite, à laquelle adhéra le Prince de Sansevero. Fondée en 1728, c’est la première loge maçonnique italienne officielle. Elle suit le rite dit égyptien traditionnel.

Ces années furent marquées par les grandes découvertes archéologiques de Pompéi, Herculanum et Paestum, fortement soutenues par le Roi Charles III de Bourbon, roi de Naples et Roi de Sicile. D'un point de vue maçonnique, elles furent vécues comme la redécouverte des valeurs morales antiques dont la franc-maçonnerie se réclamait.

 Cependant, à la même époque, les attaques de l’Eglise commencèrent contre le franc_maçonnerie. Convaincu que la seule façon de défendre les Loges était de les placer sous haute protection, le Prince s'approcha encore plus du Roi Charles III, dont il était conseiller, en tentant d'en obtenir l’inscription.

Mais en 1751, le Pape Benoit XIV, à l'état civil Prospero Lambertini, excommunia tous les membres de la "Fraternité" et ordonna la dissolution des loges.

 

Pierre Subleyras, le Pape Benoit XIV (1741); huile sur toile, château de Versailles

Pierre Subleyras, le Pape Benoit XIV (1741); huile sur toile, château de Versailles

A titre personnel, le Roi Charles III, souverain progressiste et éclairé, désapprouvait cette mesure. D’autant plus qu’il était depuis le début de son règne en 1734 engagé dans un conflit avec le Pape. Le  royaume de Naples est un ancien fief des Etats pontificaux et c'est la raison pour laquelle le pape Clément XII, se considérant le seul légitime à investir le roi de Naples, refuse de reconnaitre Charles de Bourbon comme souverain légitime. En 1740, Clément XII mourut, et Benoit XIV lui succéda. Un Concordat signé entre le Saint-Siège et le Royaume de Naples mit fin au conflit. Mais dans l’affaire de l’excommunication des francs-maçons, le souverain napolitain ne put aller contre l’avis du Pape, et fut contraint de publier un édit interdisant la franc-maçonnerie dans son royaume.

Edit du 17 juillet 1751, par lequel Charles III de Naples interdit la franc-maçonnerie dans le Royaume de Naples

Edit du 17 juillet 1751, par lequel Charles III de Naples interdit la franc-maçonnerie dans le Royaume de Naples

Promulguer une loi est une chose, l’appliquer en est une autre. Dans la pratique, les maçons napolitains ne furent jamais emprisonnés, et purent, grâce à la bienveillance royale mais en observant une certaine discrétion, continuer leurs activités sans être inquiétés. 

Les travaux de la chapelle continuèrent donc, mais leur cout exorbitant commençait à entamer sérieusement la fortune du Prince. A tel point qu’il fut contraint de louer de pièces de son palais et à demander des crédits conséquents a plusieurs institutions bancaires. Il dut même louer sa loge au théâtre San Carlo. Raimondo di Sangro était protégé par le Roi Charles III, dont il était conseiller, mais détesté par son premier ministre, Bernardo Tanucci qui voyait en lui,à tort, un ennemi du Royaume.

Bernardo Tanucci (1698-1783)

Bernardo Tanucci (1698-1783)

En 1759, le Roi Charles III dut abandonner le trône de Naples pour devenir Roi d’Espagne. Son fils, âgé de 8 ans, devint roi sous le nom de Ferdinand IV et Tanucci assura la Régence. L’occasion était trop belle pour le nouveau régent de s’en prendre à son vieil ennemi, que le départ du souverain avait laissé sans protection : il le fit emprisonner pour dettes et le fit accuser d’avoir installé un tripot clandestin dans les pièces louées de son palais. Grace à l’intervention de son épouse et de quelques amis haut places, le Prince fut libéré au bout de quelques mois. Mais Tanucci n’en démordit pas et en 1764 il communiqua à l’ex-roi de Naples, que le montant des dettes de Raimondo di Sangro était de plus de 220.000 ducats. Pour tenter de rembourser ses dettes, le prince de Sansevero décida de marier son fils aîné Vincenzo à la princesse Gaetana Mirelli qui lui apportera une très riche dot qui lui permettra de régler ses dettes et de disposer d’un revenu mensuel conséquent.

Vincenzo di Sangro (1743-1790 , huile sur toile. Ce portrait fut longtemps considéré à tort comme celui de son père. Volé en 1990, il fut retrouve l’année suivante.

Vincenzo di Sangro (1743-1790 , huile sur toile. Ce portrait fut longtemps considéré à tort comme celui de son père. Volé en 1990, il fut retrouve l’année suivante.

Pour rendre hommage aux époux, Raymond fit venir à Naples un "piquet" d’honneur constitué par ses feudataires des Pouilles; il s’agissait en réalité d’une cinquantaine de personnes qui portaient une sorte d’uniforme et étaient armées. Ce fut une autre excuse qui permit à Tanucci d’arrêter à nouveau le prince en l’accusant d'"invasion armée" de la ville. Libéré peu de temps après, Raimondo di Sangro poursuivit ses activités d’étude, ses inventions et les travaux de restauration de sa chapelle jusqu’à sa mort, en 1771.

 

La chapelle Santa Maria della Pietà est conçue, de façon subtile, comme un temple maçonnique. On y retrouve tous les éléments constitutifs d’un lieu de réunion d’une loge.  

Dans un temple traditionnel, l'entrée située à l'ouest est généralement gardée par un Gardien qui, dans la Pietatella - sans surprise, accessible depuis une entrée ouest - semblerait être représenté par la statue de Cecco di Sangro, sortant du tombeau à l'épée dégainée, utile pour empêcher le profane d'entrer mais prêt à accueillir symboliquement l'adepte franc-maçon, initialement perçu comme un intrus, lors de la cérémonie d'initiation au premier degré.

le monument à Cecco di Sangro a été réalisé par l'artiste napolitain Francesco Celebrano, Il est unique dans le contexte iconographique de la chapelle : en fait, il représente un événement historique réel. Raimondo di Sangro a voulu magnifier son illustre ancêtre, commandant sous les ordres de Philippe II, immortalisant sa plus célèbre entreprise de guerre : Cecco est représenté en train de sortir d'un coffre dans lequel il était resté caché pendant deux jours, un stratagème grâce à laquelle il a pris par surprise et vaincu les ennemis, s'emparant de la forteresse d'Amiens. L'épisode, qui s'est déroulé lors d'une campagne en Flandre, est relaté en détail dans l'inscription commémorative gravée sur la peau du lion.

le monument à Cecco di Sangro a été réalisé par l'artiste napolitain Francesco Celebrano, Il est unique dans le contexte iconographique de la chapelle : en fait, il représente un événement historique réel. Raimondo di Sangro a voulu magnifier son illustre ancêtre, commandant sous les ordres de Philippe II, immortalisant sa plus célèbre entreprise de guerre : Cecco est représenté en train de sortir d'un coffre dans lequel il était resté caché pendant deux jours, un stratagème grâce à laquelle il a pris par surprise et vaincu les ennemis, s'emparant de la forteresse d'Amiens. L'épisode, qui s'est déroulé lors d'une campagne en Flandre, est relaté en détail dans l'inscription commémorative gravée sur la peau du lion.

Le gardien est habituellement accompagné de deux surveillants, représentés dans la chapelle par les statues de la Libéralité et de l’Éducation. La Libéralité incarnerait le premier surveillant, celui qui s’occupe de l’instruction des compagnons, second degré de la franc-maçonnerie. Quant à la statue de l’Éducation, qui prend les traits d’une femme instruisant un enfant, elle renvoie au second surveillant qui a pour tâche d’instruire les apprentis (premier degré de la franc-maçonnerie).

statue de la Libéralité, représentant une femme avec dans une main une corne d’abondance remplie de pièces d’or et de bijoux et dans l’autre un compas. La présence au pied de cette statue d’un aigle et d’une corne d’abondance serait une métaphore de la richesse spirituelle que le franc-maçon acquiert dans la fraternité.

statue de la Libéralité, représentant une femme avec dans une main une corne d’abondance remplie de pièces d’or et de bijoux et dans l’autre un compas. La présence au pied de cette statue d’un aigle et d’une corne d’abondance serait une métaphore de la richesse spirituelle que le franc-maçon acquiert dans la fraternité.

Plan traditionnel d’un temple maçonnique

Plan traditionnel d’un temple maçonnique

En outre, l’entrée d’une loge maçonnique est généralement flanquée de deux colonnes : celle de Jakin au Nord et celle de Boaz au sud. Elles seraient représentées dans la chapelle par les deux statues dites du Décorum et de l’Amour Divin. Le sujet du Décorum est un jeune homme, semi-couvert par une peau de lion qui recouvre également la colonne à ses côtés. Mais le point le plus important réside dans les chaussures de la statue : d’un côté un cothurne, de l’autre une simple sandale. Cette particularité reproduit la situation du néophyte qui, lorsqu’il doit être initié à la franc-maçonnerie, entre dans le temple avec un pied déchaussé.

La chapelle Sansevero de Naples : entre légendes et mystères

Les autres statues de la série appelée des Vertus, symbolisent également les étapes du parcours maçonnique. Par exemple, la statue dite de la « Désillusion » et celle de la « Vertu ».

La désillusion. A noter que sous la statue de la Désillusion, représentant un homme libéré d'un filet grâce à l'aide d'un génie, se trouve un bas-relief représentant une scène biblique : celle de Jésus qui redonne la vue à un aveugle, habillé comme l'Apprenti quand il entre dans le temple. La séquence reproduirait donc le moment où le Maître Vénérable montre le bon chemin au néophyte.

La désillusion. A noter que sous la statue de la Désillusion, représentant un homme libéré d'un filet grâce à l'aide d'un génie, se trouve un bas-relief représentant une scène biblique : celle de Jésus qui redonne la vue à un aveugle, habillé comme l'Apprenti quand il entre dans le temple. La séquence reproduirait donc le moment où le Maître Vénérable montre le bon chemin au néophyte.

La statue dite de la Pudeur est dédiée à la mère de Raimondo di Sangro,Cecilia Gaetani dell’Aquila d’Aragona. La statue est ornée d’une pierre brisée, qui symbolise la vie trop courte de la princesse, décédée quand son fils Raimondo n’était âgé que d’un an. L'intention de célébrer Cecilia Gaetani ne suffit pas à expliquer la signification de cette statue. La femme couverte du voile peut être interprétée comme une allégorie de la Sagesse, et la référence à l'Isis voilée, la déesse favorite de la science initiatique, semble très claire.

La statue dite de la Pudeur est dédiée à la mère de Raimondo di Sangro,Cecilia Gaetani dell’Aquila d’Aragona. La statue est ornée d’une pierre brisée, qui symbolise la vie trop courte de la princesse, décédée quand son fils Raimondo n’était âgé que d’un an. L'intention de célébrer Cecilia Gaetani ne suffit pas à expliquer la signification de cette statue. La femme couverte du voile peut être interprétée comme une allégorie de la Sagesse, et la référence à l'Isis voilée, la déesse favorite de la science initiatique, semble très claire.

Raimondo di Sangro avait une conception ésotérique de la connaissance, réservée à un petit cercle d’initiés. Symboliquement, le Christ voilé représente la vérité à découvrir. L’allusion à ce chemin initiatique se retrouve dans le labyrinthe noir et blanc qui ornait le sol de la chapelle à l’époque.

Raimondo di Sangro avait une conception ésotérique de la connaissance, réservée à un petit cercle d’initiés. Symboliquement, le Christ voilé représente la vérité à découvrir. L’allusion à ce chemin initiatique se retrouve dans le labyrinthe noir et blanc qui ornait le sol de la chapelle à l’époque.

Raimondo di Sangro avait une conception ésotérique de la connaissance, réservée à un petit cercle d’initiés. Symboliquement, le Christ voilé représente la vérité à découvrir. L’allusion à ce chemin initiatique se retrouve dans le labyrinthe noir et blanc qui ornait le sol de la chapelle à l’époque.

Projet multimedia du site dédié a la chapelle : le labyrinthe, tel qu’il existait au temps de Raimondo di Sangro, recréée par ordinateur

Projet multimedia du site dédié a la chapelle : le labyrinthe, tel qu’il existait au temps de Raimondo di Sangro, recréée par ordinateur

Enfin, une magnifique voute entièrement revêtue de fresques couvre et unifie l’ensemble.

Réalisée par Francesco Maria Russo, la fresque - connue sous le nom de Gloire du Paradis ou Paradis des di Sangro - est l'une des premières œuvres commandées par le prince de Sansevero pour la chapelle.

Réalisée par Francesco Maria Russo, la fresque - connue sous le nom de Gloire du Paradis ou Paradis des di Sangro - est l'une des premières œuvres commandées par le prince de Sansevero pour la chapelle.

Les couleurs vives et éclatantes utilisées par l'artiste sont le résultat d'une formule inventée par Raimondo di Sangro lui-même, et encore aujourd'hui, après plus de deux cent cinquante ans, la patine du temps ne semble pas les avoir obscurcis : cela semble incroyable que les bleus, les verts, les fresques sont toujours aussi intenses. Malgré cette splendeur, le prince de Sansevero ne se montra pas satisfait de la performance globale de l'œuvre de Russo : dans son testament, en effet, il recommanda à son fils aîné de commander une nouvelle fresque de la voûte au « meilleur peintre » qu'il puisse trouver, afin qu’il la repeigne avec des couleurs plus douces, conformément à la qualité des autres œuvres d'art de la Chapelle. Vincenzo di Sangro n’exauça pas le souhait de son père.

D'un point de vue symbolique, le triangle qui - avec la colombe - domine le centre de la scène est d'un intérêt particulier. Cette figure géométrique est en effet pleine de significations : si dans l'univers chrétien elle représente la Trinité, dans le système pythagoricien la lettre majuscule delta, de forme triangulaire, est le symbole de la naissance cosmique, tandis que dans la culture maçonnique le signe est distinctif de le Vénérable Maître.

Détail de la voute, la colombe tenant dans son bec un triangle

Détail de la voute, la colombe tenant dans son bec un triangle

La chapelle Sansevero de Naples : entre légendes et mystères

Située au cœur du centre antique de Naples, la chapelle-musée Sansevero est un joyau du patrimoine artistique international. Créativité baroque et fierté dynastique, beauté et mystère s'entremêlent ici, créant une atmosphère unique, presque hors du temps.

Parmi les chefs-d'œuvre tels que le célèbre Christ voilé, dont l'image a parcouru le monde pour le prodigieux « tissage » du voile de marbre, des merveilles de virtuosité telles que Désillusion, la Chapelle Sansevero représente l'une des plus singulières monuments que l'ingéniosité humaine a jamais conçus.

Ce mausolée noble, temple initiatique reflète admirablement la personnalité multiforme de son brillant créateur, Raimondo di Sangro, septième prince de Sansevero.

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Nicolas II : le portrait retrouvé

Publié le par Sophie Manno de Noto

Le tableau avant restauration, au mur du Musée russe de Saint-Pétersbourg

Le tableau avant restauration, au mur du Musée russe de Saint-Pétersbourg

Lorsqu’ils débutèrent la restauration du portrait de Lénine peint par Vladislav Izmailovich en 1917, les restaurateurs de l’Académie Stieglitz de Saint-Pétersbourg ne s’attendaient pas à la découverte incroyable qu’ils étaient sur le point de faire.

Derrière la toile qui avait servit pour le portrait de Lénine, se trouvait un portrait de Nicolas II, resté caché pendant 90 ans par une couche de peinture à l’eau.

L’aventure de ce double portrait commença en 1896, quand l’artiste Ilya Galkin, qui avait déjà peint la famille impériale à plusieurs reprises, reçut commande d’une toile de 2m80 x 1m80 représentant le nouveau Tsar en costume de cérémonie. Son œuvre était destinée au hall d’honneur de l’école de commerce Petrovsky.

Portrait d’Alexandra, par Ilya Galkin

Portrait d’Alexandra, par Ilya Galkin

Le portrait par Ilya Galkin au mur de l’école Petrovsky

Le portrait par Ilya Galkin au mur de l’école Petrovsky

Après la révolution, l’école de commerce fut reconvertie en simple école. En 1924, après la mort de Lénine, Vladislav Izmaïlovich recouvrit le portrait du Tsar d’une épaisse couche de peinture, et utilisa le dos pour peindre le leader révolutionnaire.

Le nouveau tableau fut raccroché à la place de l’ancien, où il y demeurera pendant presque un siècle. Jusqu’à ce que le conseil d’administration de l’école décide de l’envoyer en restauration

La nouvelle version du portrait à la même place que l’ancienne. Seul le cadre fut modifié, pour masquer le chiffre de Nicolas II.

La nouvelle version du portrait à la même place que l’ancienne. Seul le cadre fut modifié, pour masquer le chiffre de Nicolas II.

Le portrait en cours de restauration

Le portrait en cours de restauration

Au bas de la toile, les restaurateurs découvrirent de nombreux petits trous, probablement causés par des coups de baïonnettes pendant la révolution. Un examen plus poussé aux rayons X a également permis de révéler que les têtes de Lénine et Nicolas II se trouvaient pratiquement au même endroit.

Nicolas II : le portrait retrouvé

Les deux portraits seront présentés ensemble au Musée des arts appliqués (section du Musée russe) de Saint-Pétersbourg le 30 novembre prochain. Un tel exemple de deux tableaux, représentants deux leaders politiques différents, peints par deux artistes différents sur chacun des deux côtés de la même toile est un cas unique dans l’histoire.

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Jacques et Gabriella vus par la philatélie monégasque

Publié le par Sophie Manno de Noto

Jacques et Gabriella vus par la philatélie monégasque

La naissance des jumeaux princiers a été célébrée par la création d’une flamme d’oblitération apposée sur les lettres de la principauté du 11 au 17 décembre dernier 2014.

Jacques et Gabriella vus par la philatélie monégasque

Le 27 avril, la poste a émis un bloc de deux timbres représentant les enfants princiers au centre hospitalier Princesse Grace, et lors de leur présentation officielle le 7 janvier 2015.

Jacques et Gabriella vus par la philatélie monégasque

Le baptême quant à lui a été commémoré par une flamme, utilisée en principauté du 7 au 16 mai 2015.

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Les fiançailles du tsarévitch Nicolas et de la princesse Victoria Alix de Hesse : “Alix” et “Nicky” un si grand amour

Publié le par Sophie Manno de Noto

Les fiançailles du tsarévitch Nicolas et de la princesse Victoria Alix de Hesse : “Alix” et “Nicky” un si grand amour

En 1884, le Grand-Duc Serge, oncle du futur Nicolas II, épouse la Princesse Elisabeth de Hesse-Darmstadt. La fiancée arrive à Saint-Pétersbourg, accompagnée de sa famille. Celle-ci a été décimée par la maladie : 2 des 6 frères et sœurs de la future mariée sont morts en bas âge, l’un d’hémophilie, et l’autre de la diphtérie, qui a également emportée leur mère, âgée de 35 ans. Le père de la mariée, Louis IV de Hesse, élèvera seul ses 5 enfants survivants. Le mariage du Grand-Duc Serge (1857-1905) avec Elisabeth de Hesse-Darmstadt (ci-dessus), est célébré le 15 juin 1884 dans la chapelle du Palais d’Hiver.

 

Parmi eux, la petite Alix, surnommée « Sunny » pour sa joie de vivre. Hélas, avec le décès de sa mère quand elle n’avait que 6 ans, le « rayon de soleil » a perdu sa gaieté, pour devenir une enfant triste et grave.

Et pourtant, en ce jour de 1884, le destin va la mettre en présence de celui qu’elle aimera passionnément toute sa vie : le Tsarévitch Nicolas de Russie. Le jeune prince répond à ses sentiments. Dans son journal, il écrit à la date du 31 mai 1884 : « la douce petite Alix et moi avons gravé nos noms sur la vitre de la petite maison italienne (nous nous aimons l’un l’autre) ». Pour l’heure, il ne saurait être question de mariage : Alix n’est âgée que de 12 ans, elle est de confession protestante, et les parents du Tsarévitch ne souhaitent pas qu’il épouse une princesse de Hesse : le mariage n’offre aucun intérêt politiquement parlant, et la famille de Hesse n’a apporté que des malheurs à la Russie : les 2 tsars qui ont choisi leur épouse dans cette famille, Paul Ier et Alexandre II, ont été assassinés.

Cependant, le mariage de Serge et d’Elisabeth ayant resserré les liens des deux familles, le jeune couple ne pouvait qu’être amené à se revoir. En 1889, Alix revient en Russie, pour rendre visite à sa sœur. Nicolas organise pour elle un bal au palais Alexandre à Tsarkoîe Selo. Le Tsarévitch nota dans son journal « je rêve d’épouser un jour Alix H. Je suis amoureux d’elle depuis longtemps, mais mon amour est devenu plus fort et plus profond depuis qu’elle a passé trois semaines à Saint-Pétersbourg. J’ai lutté pendant longtemps contre mes sentiments, mais j’espère qu’un jour mon rêve se réalisera ».

La Reine Victoria avec ses petites-filles, les Princesses Victoria, Elisabeth et Alix de Hesse. Leur maman, la Princesse Alice, vient juste de mourir. Alice était la seconde fille de Victoria.

La Reine Victoria avec ses petites-filles, les Princesses Victoria, Elisabeth et Alix de Hesse. Leur maman, la Princesse Alice, vient juste de mourir. Alice était la seconde fille de Victoria.

Alix de Hesse, vers 1890

Alix de Hesse, vers 1890

Portrait du futur Nicolas II (1894)

Portrait du futur Nicolas II (1894)

La princesse Alix de Hesse se préparant pour le bal donné en son honneur par Nicolas au Palais Alexandre

La princesse Alix de Hesse se préparant pour le bal donné en son honneur par Nicolas au Palais Alexandre

De nombreux obstacles vont se dresser sur le chemin des amoureux : la Reine Victoria, grand-mère d’Alix, essaye de la marier avec un autre de ses petits-fils, le Duc de Clarence. Alix refuse, expliquant à sa grand-mère qu’elle ne l’aime pas. La Reine, loin de se fâcher, éprouvera pour sa petite-fille une certaine admiration d’oser lui résister, ce que peu de gens, y compris son propre fils le Prince de Galles, avaient le courage de faire !

Côté russe, les choses ne vont pas mieux. Les parents de Nicolas, le Tsar Alexandre III et son épouse née princesse Dagmar de Danemark, se lancent dans une campagne de recherche d‘une épouse pour leur fils. Et la princesse Alix ne figure pas du tout sur leur liste de fiancées potentielles. En tête, la Princesse Hélène d’Orléans, fille du comte de Paris. Mais Nicolas ne voulut rien entendre, car Hélène ne lui plaisait nullement. Le cœur de Nicolas est déjà pris, par Alix bien entendu, mais également par la danseuse étoile Mathilde Ksessinskaya. Il est impensable qu’il l’épouse, mais le Tsar tolère cette liaison, en espérant que Mathilde lui fera oublier Alix. Peine perdue : le Tsarévitch, toujours plus amoureux d’Alix, échange avec elle une correspondance secrète, grâce à la complicité de sa tante par alliance Elisabeth, qui sert en quelque sorte de boîte aux lettres clandestine !

Aix de Hesse, vers 1892

Aix de Hesse, vers 1892

Autre obstacle à leur bonheur, Alix, profondément croyante, hésite à se convertir à l’orthodoxie. C’est une condition sine qua non pour épouser le futur tsarévitch.

Début 1894, la situation se précipite. Alexandre III tombe gravement malade et sur la demande de son fils, il accorde à Nicolas de demander la main de la jeune Alix. Mais la princesse allemande s’oppose toujours à se convertir à l’orthodoxie. Nicolas espère bien forcer le destin lors des quelques jours qu’il va passer en Allemagne à l’occasion du mariage du frère d’Alix, Ernst Ludwig avec la Princesse Victoria Melita de Saxe-Coburg et Gotha, fixé au 19 avril 1894.

Les jeunes mariés, Victoria Melita et Ernst Ludwig, en compagnie du futur couple impérial de Russie

Les jeunes mariés, Victoria Melita et Ernst Ludwig, en compagnie du futur couple impérial de Russie

“Seigneur, quelle journée!” écrit Nicolas, “Après le café, vers 10 heures, nous sommes allés chez tante Ella (Elisabeth Fedorovna) dans l’appartement d’Ernie (grand-duc Ernest-Louis de Hesse Darmstadt) et d’Alix. Elle (Alix) a remarquablement embelli, mais elle avait l’air triste. On nous laissa seuls et c’est alors que commença entre nous cet entretien que depuis longtemps je souhaitais et redoutais à la fois. Nous avons parlé jusqu’à midi, mais sans succès. Elle s’oppose toujours au changement de religion. La pauvre, elle a beaucoup pleuré. Elle était plus calme quand nous nous somme séparés.” Le lendemain, le 18 avril, nouvelle note attendrie dans le journal de Nicolas: “Alix est venue et nous avons encore eu un entretien. Mais j’ai moins touché à la question d’hier. C’est déjà bien beau qu’elle ait consenti à me voir et à me parler.” Mais l’amour profond qu’ils se portent sera plus fort que tout. Deux jours plus tard, le 20 avril, cri de victoire: “Jour merveilleux, inoubliable dans ma vie! C’est le jour de mes fiançailles avec ma chère, mon incomparable Alix… Nous nous sommes expliqués tous les deux (…). Quel fardeau m’a quitté ! J’ose à peine croire que j’ai une fiancée.”

Deux des portraits officiels des fiançailles du Tsarévitch avec Alix de Hesse

Deux des portraits officiels des fiançailles du Tsarévitch avec Alix de Hesse

Les fiançailles du tsarévitch Nicolas et de la princesse Victoria Alix de Hesse : “Alix” et “Nicky” un si grand amour

Alexandre III et Maria Feodorovna décident d’oublier leur prévention contre Alix. La Tsarine demande à sa future belle-fille de l’appeler chère Maman, et non « petite tante » comme il était d’usage à la Cour de Russie.

Fou amoureux, le tsarévitch couvrit sa fiancée de cadeaux. La bague de fiançailles a disparu aujourd’hui, mais grâce à une description de la baronne Buxhoeveden, nous savons qu’il s’agissait d’une perle rose. Alix reçut également un bracelet orné d’une énorme émeraude, et un collier de perles roses de 5 rangs.

Alexandre III quant à lui offrit à la princesse une broche en diamants et saphir. Quand la Reine Victoria vit tous ces joyaux, elle en fut stupéfaite et adjura sa petite-fille de ne pas se montrer trop fière.

Cadeau d’Alexandre III à sa future belle-fille : un saphir de 75 cts, entouré de 10 carats de diamants. La broche fut vendue en 1927 à Londres.

Cadeau d’Alexandre III à sa future belle-fille : un saphir de 75 cts, entouré de 10 carats de diamants. La broche fut vendue en 1927 à Londres.

Offerte par son futur époux, cette broche signée devient la favorite de la Tsarine Alexandra. Il est probable qu’elle l’ait emportée jusqu’à Ekaterinbourg. Selon certains historiens, le bijou fut retrouvé à moitié calciné après l’exécution de la famille impériale.

Offerte par son futur époux, cette broche signée devient la favorite de la Tsarine Alexandra. Il est probable qu’elle l’ait emportée jusqu’à Ekaterinbourg. Selon certains historiens, le bijou fut retrouvé à moitié calciné après l’exécution de la famille impériale.

 Alix reçut également une broche en or, ornée en son centre d ‘une aigue-marine de Sibérie entourée d’entrelacs en diamants, signée par Fabergé.

Lettre d’Alix à Nicolas, écrite au château de Windsor en date du 14 mai 1894. Elle commence par « mon précieux chéri, 1000 mercis pour ta très chère lettre, que j’ai reçue ce matin »

Lettre d’Alix à Nicolas, écrite au château de Windsor en date du 14 mai 1894. Elle commence par « mon précieux chéri, 1000 mercis pour ta très chère lettre, que j’ai reçue ce matin »

 A l’été 1894, Nicolas fit dévier le yacht impérial « l’étoile polaire » vers l’Angleterre, pour y retrouver sa chère Alix. Le bateau jeta l’ancre le 20 juin et les fiancés purent se retrouver chez les Princes de Battenberg, où ils passèrent 4 jours idylliques. Mais à partir du 24 juin, les amoureux furent les hôtes de la Reine Victoria, grand-mère d’Alix. La Reine, stricte sur le chapitre du chaperonnage, fit en sorte que les fiancés ne soient jamais seuls. Une véritable épreuve pour Nicolas et Alexandra!

Menu du diner donné par Victoria en l’honneur de sa petite-fille et du futur Nicolas II

Menu du diner donné par Victoria en l’honneur de sa petite-fille et du futur Nicolas II

Photo prise lors du séjour de Nicolas à Londres en 1894

Photo prise lors du séjour de Nicolas à Londres en 1894

D’autant plus qu’il faut se séparer à nouveau, puisque le Tsarévitch doit rentrer en Russie. Ils s’écrivent beaucoup en cet été 1894.

Extrait d’une lettre au tsarévitch : « J’ai rêvé que j’étais aimée. Je me suis réveillée et j’ai découvert que c’était vrai. J’en remercie Dieu. Le vrai amour, c’est le don envoyé par notre Dieu quotidiennement, il est de plus en plus fort, profond, étendu. Mon amour est en captivité, je lui ai donné des ailes. Il ne s’envolera plus, ne disparaitra plus. Dans nos cœurs unis chantera toujours l’amour. Je suis à toi et tu es mien. Tu es enfermé dans mon cœur, la clé est perdue, et tu es voué à y rester à jamais ».

Leur mariage est fixé à juin 1895. Mais comme bien souvent dans leur vie, rien ne va se dérouler comme prévu……

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15 mars 1917 : il y a 100 abdiquait Nicolas II – 5ème et dernière partie : le souvenir

Publié le par Sophie Manno de Noto

Après des années d’ostracisme et de calomnies, les Romanov reprennent aujourd’hui leur place dans l’histoire russe. Les initiatives se multiplient, pour rendre justice au Tsar martyr, et se souvenir de ces moments clé de 1917 en particulier.

“Le 2(15 mars) 1917 à 15 h 05 dans le wagon du train impérial stationné en gare de Pskov l’Empereur Nicolas II a abdiqué »

“Le 2(15 mars) 1917 à 15 h 05 dans le wagon du train impérial stationné en gare de Pskov l’Empereur Nicolas II a abdiqué »

Toujours à Pskov, sur la plaсe située en face de la gare, a été construite une église, consacrée en 2003, que les Russes désignent sous le nom de “Tsarskaya” (littéralement “l’impériale”).

Toujours à Pskov, sur la plaсe située en face de la gare, a été construite une église, consacrée en 2003, que les Russes désignent sous le nom de “Tsarskaya” (littéralement “l’impériale”).

La ville de Dno a également voulu se souvenir de son rôle dans les événements de mars 1917. Des écrits ont circulé, prétendant que l’abdication a été signée à Dno, ce qui est inexact. La municipalité a fait ériger une simple croix orthodoxe, ornée d’une plaque qui porte l’inscription “ cette croix a été installée le 13 mars 2007 en souvenir du séjour le 15 mars 1917 dans la gare de Dno du train impérial, et du Tsar martyr Nicolas II Alexandrovitch”

15 mars 1917 : il y a 100 abdiquait Nicolas II – 5ème et dernière partie : le souvenir
15 mars 1917 : il y a 100 abdiquait Nicolas II – 5ème et dernière partie : le souvenir
Affiche de l’exposition organisée à Pskov à partir du 2 mars 2017 pour commémorer l’abdication de Nicolas II

Affiche de l’exposition organisée à Pskov à partir du 2 mars 2017 pour commémorer l’abdication de Nicolas II

La Poste russe commémore le 100e anniversaire de la révolution, par l’émission d’un bloc de 4 timbres, dont l’un d’entre eux représente le manifeste de l’abdication de Nicolas II.

La Poste russe commémore le 100e anniversaire de la révolution, par l’émission d’un bloc de 4 timbres, dont l’un d’entre eux représente le manifeste de l’abdication de Nicolas II.

A Moguilev, une agence de voyage a créé un voyage thématique, qui sera commercialisé à partir du printemps 2017. Un acteur endosse le rôle de Nicolas II et invite les participants à visiter les lieux où l’Empereur aimait se promener. Le bâtiment de la Stavka n’existe plus aujourd’hui, ce qui réduit un peu l’intérêt historique de l’excursion.

Andrei Makaiev, guide et professeur d’histoire, emmène les touristes sur les pays de Nicolas II à Moguilev.

Andrei Makaiev, guide et professeur d’histoire, emmène les touristes sur les pays de Nicolas II à Moguilev.

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15 mars 1917 : il y a 100 abdiquait Nicolas II – 4ème partie : 15 et 16 mars 1917 : une, deux, trois abdications

Publié le par Sophie Manno de Noto

Après avoir lu les messages de ses généraux et entendu le rapport de Rousski, Nicolas II se résout à abdiquer en faveur de son fils. Ce laminage venu du pouvoir militaire lui a porté le coup de grâce. Et pourtant, son calvaire n’est pas encore terminé. Dans un premier temps, il signe un acte transmettant le pouvoir au Tsarévitch, en accord avec les lois régissant la monarchie russe. Mais la Douma va prendre une décision qui va tout changer : elle décide que deux députés, Goutchkov et Choulguine doivent être présent lors de la signature de l’acte, et le rapporter à Petrograd. Nicolas II devra les attendre pendant près de 6 heures.

 

A Petrograd justement, Alexandra, tenue dans l’ignorance de la situation à cause des coupures de communications, écrit une lettre à son mari :“tout est abominable et les événements arrivent à une vitesse colossale. Mais je crois fermement, et rien ne pourra m’en faire douter, que tout ira bien. Je ne sais où tu es. Il est clair que l’on ne veut pas que tu me voies avant que tu signes un papier quelconque, une constitution ou une autre horreur de ce genre. Et tu es seul, sans l’armée derrière toi, pris comme une souris dans un piège, que peux tu faire ?”

Ce que Nicolas II peut faire, c’est réfléchir. Or, ce père aimant s’interroge sur la capacité de son fils malade à régner. Il fait alors venir le docteur Fedorov et lui demande quelles sont les chances de guérison du Tsarévitch. Le médecin lui répond en toute franchise que le mal d’Alexis est incurable et qu’il devra toute sa vie s‘entourer d’extraordinaires précautions. Nicolas II redoute également d’être exilé, et de devoir laisser derrière lui son enfant, ou, même s’il est autorisé à rester en Russie, d’être séparé d’Alexis. Le Tsar va alors vivre des heures terribles, déchiré entre l’amour qu’il porte à son pays et celui qu’il porte à son fils si fragile.

le docteur Federov (2e en partant de la gauche) en compagnie du Tsarevitch Alexis

le docteur Federov (2e en partant de la gauche) en compagnie du Tsarevitch Alexis

Quand Choulguine et Goutchkov arrivent enfin à Pkov, il leur communique qu’il a décidé de renoncer au trône pour lui-même, mais également au nom de son fils, en faveur de son frère Michel. Les deux députés sont atterrés car ils saisissent les conséquences tragiques de la décision de Nicolas II.

Tout d’abord une telle décision pose un problème juridique. Le Tsar a-t-il le droit de renoncer au trône au nom de son fils ? La question n’est pas tranchée, mais l’essentiel n’est pas là. La Douma comptait « sur la personne du jeune Alexis Nikolaievitch pour assurer une transmission du pouvoir en douceur ». Cet enfant certes fragile, mais beau et innocent, suscite autour de lui un attendrissement qui rallie la grosse majorité des suffrages.

Au lieu de cela, le Tsar abdique en faveur de son frère Michel, qu’il a lui-même écarté de la succession en 1912, à cause de son mariage scandaleux. Mais Nicolas II reste inflexible, et signe le document modifié, dans lequel il renonce pour lui et son fils au trône de Russie.

Brouillon signé par Nicolas II de son abdication. Le texte fut rédigé par le diplomate Nicolas de Basilev, directeur de la chancellerie diplomatique de Nicolas II à la Stavka. 5 brouillons furent rédigés. Vasilev les conserva précieusement et à sa mort, sa veuve en fit don à la fondation Hoover, où ils se trouvent encore aujourd’hui.

Brouillon signé par Nicolas II de son abdication. Le texte fut rédigé par le diplomate Nicolas de Basilev, directeur de la chancellerie diplomatique de Nicolas II à la Stavka. 5 brouillons furent rédigés. Vasilev les conserva précieusement et à sa mort, sa veuve en fit don à la fondation Hoover, où ils se trouvent encore aujourd’hui.

Ultime élégance, Nicolas II avance l’heure de signature de l’acte d’abdication à 15h05, pour ne pas donner l’impression qu’il a signé sous la pression des Députés de la Douma. Même s‘il assume seul cette décision, le Tsar est un homme brisé. Dans son journal, il note : « à 1 heure du matin (le 16 mars) j’ai quitté Pskov. La tricherie, la lâcheté et la tromperie sont partout.”
 

Nicolas II remettant son acte d’abdication. De gauche à droite : le baron Fredericks, le Général Rousski (de dos), Choulguine, Goutchkov (qui tient l’acte dans sa main), le général Alexeiev.

Nicolas II remettant son acte d’abdication. De gauche à droite : le baron Fredericks, le Général Rousski (de dos), Choulguine, Goutchkov (qui tient l’acte dans sa main), le général Alexeiev.

Bureau du train impérial, sur lequel Nicolas II a signé son abdication

Bureau du train impérial, sur lequel Nicolas II a signé son abdication

 Malgré les problèmes et les désordres que traversait la Russie, la nouvelle de l’abdication du Tsar frappe le monde de stupeur et fait la Une des journaux du monde entier.

15 mars 1917 : il y a 100 abdiquait Nicolas II – 4ème partie : 15 et 16 mars 1917 : une, deux, trois abdications
 Le tsar a abdiqué ! Une du journal autrichien Kronen Zeitung. La caricature, qui suggère que le Tsar a subi d’importantes pressions pour abdiquer, correspond bien à la réalité des faits.

Le tsar a abdiqué ! Une du journal autrichien Kronen Zeitung. La caricature, qui suggère que le Tsar a subi d’importantes pressions pour abdiquer, correspond bien à la réalité des faits.

Incroyable nouvelle titre le journal anglais Daily Mirror

Incroyable nouvelle titre le journal anglais Daily Mirror

Les gazettes publient toutes la même nouvelle : Nicolas II a abdiqué en faveur de son fils, le tsarévitch Alexis. Celui-ci n’étant âgé que de 12 ans et demi (il est né le 12 août 1904), la régence est confiée au Grand-duc Michel Alexandrovitch, frère cadet de Nicolas II. Comme nous l’avons vu plus haut, cette information est fausse. Il est probable que la nouvelle de la double abdication du Tsar et de son fils ait paru si difficile à croire que les journaux ne l’ont pas publiée.

Pendant ce temps à Petrograd, Alexandra, pétrifiée, apprend l’abdication de Nicolas. Elle aussi refuse d’abord d’y croire, pensant à une invention des journaux. Elle pense déjà à la suite, écrivant à son mari « sur ma vie, je te jure que je te reverrai sur ton trône, porté par ton people et tes troupes pour la gloire de ton règne.”

Dans la nuit, le train arrive à Moguilev. Les cheminots ont prétexté l’encombrement des voies (probablement pour continuer leur stratégie d’empêcher le tsar de rejoindre sa capitale puisque l’abdication n’a pas encore été annoncée officiellement), mais la raison de cet ultime détournement est autre : l’ex-tsar veut rencontrer sa mère, qui arrive de Kiev. Voici le récit qu’en fit Sandro, beau-frère du désormais ex-Nicolas II, qui rejoignit l’Impératrice douairière et son fils à bord du train impérial, après l’entretien dont il ne connut jamais la teneur :  “Maria Feodorovna était assise et en sanglots. Lui était debout, sans bouger, regardant par terre et bien sur, fumant. Nous nous embrassâmes. Je ne savais quoi dire. Son calme attesta le fait qu’il pensait que sa décision était la bonne”.

La mère et le fils ne le savent pas encore, mais ils ne reverront jamais. Dans l’esprit de Nicolas II, il ne fait aucun doute que son frère Michel va régner car la charge de Tsar est d’origine divine et il n’appartient pas à l’homme de s’en désister, si grande fut son envie d’échapper à ce devoir sacré.

Dans la pratique, les faits sont moins catégoriques. Le Grand-Duc Michel a certes été héritier du trône de 1899, date de la mort de son frère aîné Georges, à 1904, date de la naissance d’Alexis. Mais depuis, le temps a passé et Michel a épousé en 1912 une femme deux fois divorcée, ce qui lui a valu les foudres du Tsar. Le couple a été banni de Russie et a vécu en France et en Angleterre. Michel a également été exclu de la succession au trône. Ceci explique que le Grand-Duc se soit désintéressé de la politique russe, même si Michel, dès la déclaration de guerre, a télégraphié son frère pour lui demander la permission de rentrer en Russie et d’être réintégré dans l’armée.

Le Grand-Duc Michel (1878-1918). Il fut arrêté et fusillé par les bolcheviks le 13 juin 1918. Son corps n’a jamais été retrouvé.

Le Grand-Duc Michel (1878-1918). Il fut arrêté et fusillé par les bolcheviks le 13 juin 1918. Son corps n’a jamais été retrouvé.

Nathalie Sheremetyevskaya (1880-1952). Elle rencontra et vécut une romance avec le Grand-Duc Michel alors qu’elle était encore mariée à son deuxième époux. Un fils Georges naquît de cet amour clandestin en 1910, ajoutant au scandale. Le couple se maria secrètement en 1912, et fut banni de Russie. Nathalie, qui réussit avec son fils à échapper aux bolcheviks, ignora longtemps la mort de Michel. Sa vie en exil fut très difficile, marquée par le drame de la mort de son fils à l’âge de 20 ans. Elle mourut dans la plus grande misère à Paris

Nathalie Sheremetyevskaya (1880-1952). Elle rencontra et vécut une romance avec le Grand-Duc Michel alors qu’elle était encore mariée à son deuxième époux. Un fils Georges naquît de cet amour clandestin en 1910, ajoutant au scandale. Le couple se maria secrètement en 1912, et fut banni de Russie. Nathalie, qui réussit avec son fils à échapper aux bolcheviks, ignora longtemps la mort de Michel. Sa vie en exil fut très difficile, marquée par le drame de la mort de son fils à l’âge de 20 ans. Elle mourut dans la plus grande misère à Paris

Mais en ce jour de mars 1917, Nicolas, en décidant de renoncer également au nom de son fils, n’a plus guère le choix que de confier la couronne à ce frère pour le moins hors norme.

Cependant, les membres du Comité provisoire se querellent, les uns tels Kerenski, plaidant pour l’abdication de Michel et par conséquent, la fin de la monarchie, les autres, au nombre desquels Goutchkov et Choulguine, pour la transmission du pouvoir au frère du Tsar déchu. On tombe cependant d’accord sur un point : il faut organiser une entrevue avec le nouveau souverain. Lequel tombe des nues en apprenant la nouvelle, à la fois de sa montée sur le trône, et dans la foulée de l’arrivée d’une délégation du gouvernement dans les heures à venir au Palais Poutiatine.

L’entretien avec le président de la Douma Rodzianko, le nouveau premier ministre le Prince Lvov, et d’autres ministres dont Kerensky et Miliukov dura toute la matinée. Kerensky tenta de la convaincre que s’il accepte le trône contre la volonté du peuple, il va déclencher des forces révolutionnaires que rien ne pourra arrêter. Le camp monarchiste au contraire fit valoir l’argument que la monarchie est le ciment de la Russie et qu’y renoncer signifie s’engager dans une voie incertaine, dont rien de bon ne sortira. Sans oublier l’aspect sacré de la charge, à laquelle Michel n’a pas le droit de renoncer.

Pour le nouveau Souverain, la situation est presque inextricable. En ce 16 mars 1917, la légitimité du nouveau gouvernement provisoire n’est pas clairement établie. Pas plus que la validité juridique de la renonciation de Nicolas II au nom de son fils. En d’autres termes, Michel n’est pas certain d’être juridiquement le nouveau tsar de Russie. Il rédige alors un manifeste qui n’est pas, comme on l’a souvent écrit, une abdication, mais une acceptation du pouvoir sous condition : « un lourd fardeau m’a été imposé par la volonté de mon frère qui m’a transféré le trône impérial de toutes les Russies dans cette période de guerre totale et de désordre national. Inspiré par la pensée partagée par toute une nation que le bien du pays passe avant tout, je suis fermement résolu à n’assumer le pouvoir que si telle est la volonté de notre grand peuple, qui doit désormais au suffrage universel et par l’intermédiaire de l’Assemblée constituante établir une forme de gouvernement et de nouvelles lois fondamentales de l’État russe ». Malheureusement, ces élections n’auront jamais lieu et le double pouvoir Soviet/Assemblée constituante se solda rapidement par un rapport de force à l’avantage du premier. Clairvoyant sur ce qui allait se passer, le Grand-Duc insiste sur le caractère secret, général et libre des élections à venir. ..

Manifeste du Grand-Duc Michel. Même s’il ne s’agit pas d’une abdication, cet acte mit cependant fin au pouvoir monarchique en Russie

Manifeste du Grand-Duc Michel. Même s’il ne s’agit pas d’une abdication, cet acte mit cependant fin au pouvoir monarchique en Russie

Quand il apprend la nouvelle de la renonciation de son frère, l’ex-Nicolas II le blâme de ne pas avoir accepté la couronne et de laisser la Russie sans souverain. « Michel n’aurait pas dû faire cela. Je me demande qui a pu lui donner un si étrange conseil ».  Le Grand-Duc Alexandre, dit Sandro, écrira dans ses mémoires que la Russie était désormais « entre les mains d’une bande de réservistes ivres, et d’ouvriers révoltés ».

Pour les Romanov, une période tragique commençait : Nicolas II et Alexandra furent immédiatement arrêtés. Au total, 17 membres de la famille périrent lors de la révolution.

Caricature accompagnée de la mention « qui veut s’asseoir sur le trône » ?

Caricature accompagnée de la mention « qui veut s’asseoir sur le trône » ?

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15 mars 1917 : il y a 100 ans Nicolas II abdiquait – 3ème partie : l’aventure du retour de l’empereur où comment un train bloqué a changé le cours de l’Histoire (13-15 mars)

Publié le par Sophie Manno de Noto

Le Grand-Duc Michel adresse un message à son frère Nicolas II, lui demandant de rentrer d’urgence. Cette fois, le Tsar a compris : il se met en route pour rentrer dans sa capitale. Mais à l’aube, le convoi est bloqué car 2 compagnies révoltées ont coupé la voie. Une première tentative de détournement du train vers Polotsk échoue. Mais la seconde, vers Pskov sera la bonne. Pskov où se trouve le Etat Major armée du Nord du général Rousski.

Carte ferroviaire russe. Dno (sur la carte, gare dessinée en vert) se trouve au croisement de deux axes ferroviaires majeurs. Le train de Nicolas II partit de Moguilev (à droite, rond jaune le plus bas sur la carte). Les cheminots tentèrent, sans succès, de couper la voie pour envoyer le train à Polotsk (à gauche en jaune sur la carte) mais la tentative échoua. Nicolas fut dévié à Dno, vers Pskov (en jaune, à gauche sur la carte), alors que depuis Dno, il aurait dû continuer tout droit vers Saint-Pétersbourg (rond jaune le plus haut sur la carte).

Carte ferroviaire russe. Dno (sur la carte, gare dessinée en vert) se trouve au croisement de deux axes ferroviaires majeurs. Le train de Nicolas II partit de Moguilev (à droite, rond jaune le plus bas sur la carte). Les cheminots tentèrent, sans succès, de couper la voie pour envoyer le train à Polotsk (à gauche en jaune sur la carte) mais la tentative échoua. Nicolas fut dévié à Dno, vers Pskov (en jaune, à gauche sur la carte), alors que depuis Dno, il aurait dû continuer tout droit vers Saint-Pétersbourg (rond jaune le plus haut sur la carte).

A leur tour, les cheminots trahissent le Tsar. Télégramme ordonnant d’arrêter le train impérial à Dno (archives de la compagnie nationale russe des chemins de fer)

A leur tour, les cheminots trahissent le Tsar. Télégramme ordonnant d’arrêter le train impérial à Dno (archives de la compagnie nationale russe des chemins de fer)

Ivan Ivanovitch, l’un des membres du groupe des cheminots révoltés, qui ont arrêté le train du Tsar.

Ivan Ivanovitch, l’un des membres du groupe des cheminots révoltés, qui ont arrêté le train du Tsar.

Nicolas se trouve désormais selon ses propres termes « complètement seul, sans conseiller proche, privé de liberté, comme un criminel acculé » et surtout, soumis aux pressions des généraux, dont il reste pourtant le chef en théorie, mais qui veulent se débarrasser de lui en le poussant à abdiquer. Le bras droit de Nicolas II à la Stavka, le Général Alexeiev, s’assure du ralliement de tous les états-majors à la cause de l’abdication du Tsar et fait pression du Rousski, qui se trouve à Pskov auprès du Souverain.

Le Grand-Duc Nicolas, que Nicolas II avait remplacé à la tête des armées en 1915 se joint au mouvement et écrit au Tsar : “Moi en qualité de loyal sujet je crois, selon l’esprit de mon serment d’allégeance, de prier à genou Votre majesté Impériale de sauver la Russie et votre héritier, en connaissant Votre grand amour pour la Russie et lui. Faites le signe de croix et transmettez lui votre succession. Il n’y a pas d’autres moyens”.

Le 14 mars 1917, Nicolas II rédige un manifeste qui accorde la responsabilité du gouvernement devant la Douma. Hélas, à un jour près, il est trop tard, puisque la Douma et le Soviet d’ouvriers ont pris le pouvoir la veille. Le manifeste ne sortira pas du train.

Traduction du manifeste rédigé par Nicolas II le 1er mars 1917 en calendrier julien (14 mars selon le calendrier occidental). Il y annonce la création, après la fin de la guerre, d’un gouvernement responsable devant la Douma

Traduction du manifeste rédigé par Nicolas II le 1er mars 1917 en calendrier julien (14 mars selon le calendrier occidental). Il y annonce la création, après la fin de la guerre, d’un gouvernement responsable devant la Douma

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15 mars 1917 : il y a 100 ans abdiquait Nicolas II – 2ème partie : les 5 jours qui ont balayé la monarchie

Publié le par Sophie Manno de Noto

le tsar à la Stava (quartier général de l'armée russe) à Moguilev en août 1915

le tsar à la Stava (quartier général de l'armée russe) à Moguilev en août 1915

Quand Nicolas II quite Tsarkoie Selo le 7 mars 1917 pour se rendre à la Stavka, il est loin de se douter que ses jours en tant que souverain sont comptés. A y regarder de près son analyse n’est pas entièrement fausse. Le peuple le considère certes comme un souverain malchanceux, mais ne le hait pas. C’est l’impératrice qui cristallise toutes les haines. Quant à la ville de Petrograd (nouveau nom de Saint-Pétersbourg, capitale de la Russie à l’époque), elle est certes agitée mais les mouvements sont désorganisés et leurs chefs potentiels encore en exil. Ce sont les apprentis sorciers monarchistes qui vont pousser Nicolas II à l’abdication pour espérer accroitre leur pouvoir.

 

Le Ministre de l’intérieur Protopopov a assuré au Tsar que la situation dans la capitale est sous contrôle, ce qui est vrai au 7 mars. Une garnison de près de 100 000 hommes protège la ville. Le Quartier Général est situé à Moguilev (aujourd’hui en Biélorussie), à quelques 600 km de Petrograd. Cet éloignement du Tsar de sa capitale va peser très lourd dans la suite des événements.

Jusqu’alors, le QG de l’armée russe étai situé à Baranavitchy (Biélorussie) mais fut déplacé à Moguilev, toujours en Biélorussie mais 330 km plus à l’est, en aout 1915 en raison de l’avancée des troupes allemandes. Précaution utile car ville tombera au main des Allemands le 25 juillet 1916.

A la Douma par contre, les députés s’agitent et des discours hostiles à la monarchie, demandant son renversement, s’élèvent dans l’enceinte.

L’impératrice de son côté, analyse justement la situation : les émeutes sont avant tout provoquées par les problèmes de ravitaillement et la hausse des prix. Elle tente de remédier à la situation, en proposant de réquisitionner les boulangeries militaires pour faire du pain, ou en accordant la priorité aux convois de vivres sur tous les autres trains. L’hiver rigoureux cette année là complique la situation : la neige bloque les camions de ravitaillement.

Bien que disposant de forces de répression importante, le pouvoir hésite à les mettre en oeuvre de peur de transformer l’émeute en révolution. L’Impératrice en particulier insiste sur le fait qu’il ne faut en aucun cas tirer sur la foule.

Cependant, les émeutes continuent. Les forces ordre sont dépassées, leurs commandements incompétents et quant aux réservistes de la garde ce sont essentiellement paysans, dont la formation militaire est rudimentaire et qui surtout, manquent de motivation. La première chose qu’ils vont faire, c’est de fraterniser avec les grévistes.

Le 10 mars, Nicolas II, depuis son QG de Moguilev, ordonne au général Kabalov de rétablir l’ordre, en autorisant l’usage de la force. “je vous ordonne de rétablir l’ordre dans la capitale. Ces désordres sont inacceptables à l’heure d’une guerre difficile contre l’Allemagne et l’Autriche”.

Kabalov fait placarder un manifeste dans les rues de Petrograd, qui interdit tout rassemblement et informe les éventuels contrevenants que l’armée ouvrira le feu. Malgré cette interdiction, la foule retourne plus nombreuse dans les rues et l’armée ouvre le feu sur la Perspektive Nevsky.

Serguei Kabalov (1858-1924). Chef du district militaire de Petrograd

Serguei Kabalov (1858-1924). Chef du district militaire de Petrograd

Le 11 mars au soir, les soldats de la 4e compagnie réserviste du régiment Pavlovski se mutinent et fraternisent avec les ouvriers en grève. Rodzianko télégraphie au Tsar “La situation est grave. La capitale est en proie à l’anarchie. Le gouvernement est paralysé. Le transport de la nourriture et du carburant sont complètement désorganisés. Une partie des troupes tirent l’autre. Vous devez immédiatement confier la formation d’un nouveau gouvernement à une personne qui jouit de la confiance de peuple. Toute procrastination serait fatale »

A 600 kilomètres de là, Nicolas II ne se rend pas compte de la gravité de la situation. Quant il le reçoit, il pense que son ministre exagère et s’exclame « encore des bêtises du gros Rodzianko ! ».

A Petrograd, la situation se dégrade d’heure en heure avec les réservistes du régiment Volinsky qui se soulèvent, rejoints par d’autres unités et même par les réservistes du légendaire régiment Preobrajenski.

Télégramme de Rodzianko daté du 26 février (11 mars) adressé à Nicolas II, pour l’informer des événements en cours dans la ville de Petrograd.

Télégramme de Rodzianko daté du 26 février (11 mars) adressé à Nicolas II, pour l’informer des événements en cours dans la ville de Petrograd.

Malheureusement pour le Tsar, les télégraphistes qui lui transmettaient les dépêches dans son train étaient passés du côté des révoltés, qui reçurent ainsi, des informations de première main sur la situation dans la capitale.

12 mars 1917 : les émeutiers brûlent les symboles monarchistes

12 mars 1917 : les émeutiers brûlent les symboles monarchistes

La foule, sans chef, converge vers la Douma qu’elle considère comme le pouvoir légitime. Les députes, qui ont reçu du Tsar l’ordre de dissoudre l’assemblée, refusent de s’y plier. Cependant, leur rébellion ne va pas jusqu’à la prise du pouvoir. Mais face à la foule qui a envahi l’hémicycle, Rodzianko cède et fait élire un comité provisoire qui comprend, outre lui-même, Choulguine, le Prince Lvov, Kerensky. Pour ajouter à la confusion, un deuxième organe de pouvoir est créé… au même endroit, un soviet d’ouvriers et de soldats; Kerensky dira “ deux Russie s’installèrent côte à côte, celle des classes dirigeantes qui avaient déjà perdu la partie mais n’en savait rien, et le Russie du travail qui avançait vers le pouvoir mais ne le soupçonnait pas”. Au soir du 13 mars, il existe en Russie un souverain, deux pouvoirs, mais personne ne sait encore d’où va surgir le prochain gouvernement.

13 mars 1917 : la foule envahit la Douma. Selon des témoignages d’époque, les députés se demandaient si la foule allait les lyncher, ou leur demander de collaborer avec eux

13 mars 1917 : la foule envahit la Douma. Selon des témoignages d’époque, les députés se demandaient si la foule allait les lyncher, ou leur demander de collaborer avec eux

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15 mars 1917 : il y a 100 ans abdiquait Nicolas II : 1ère partie chronique d’un désastre

Publié le par Sophie Manno de Noto

15 mars 1917 : il y a 100 ans abdiquait Nicolas II : 1ère partie chronique d’un désastre

En février 1917, le tsar est sur le front quand il reçoit la nouvelle de l’insurrection qui secoue la capitale, Petrograd. Une série d’événements improbables va conduire le souverain désemparé à se déposséder de sa couronne. (NB : pour des raisons de facilité de lecture, les dates sont traduites en calendrier occidental.)

 

Au commencement de 1917, recevant en audience Mikhaïl Rodzianko, président de la Douma, le tsar Nicolas II lui fait cet incroyable aveu de faiblesse : « Je me suis efforcé pendant vingt-deux ans de faire pour le mieux ; me serais-je tout le temps trompé ? » Le fait est que son règne, commencé en 1894, a connu bien des déboires, dont la désastreuse guerre de 1905 contre le Japon et la révolution consécutive, alors noyée dans le sang.

Comble de malheur : le seul fils du couple impérial, le Tsarévitch Alexis, est atteint d’hémophilie. C’est pour tenter de résister à cette malédiction que le Tsar et, plus encore, son épouse ont fait entrer dans leur intimité le mage Raspoutine, dont les pouvoirs de guérisseur soulagent le Tsarévitch, mais dont l’influence politique grandissante, voire envahissante, dégrade l’image de la monarchie

Mikhail V. Rodzianko (1859-1924, Président de la Douma)

Mikhail V. Rodzianko (1859-1924, Président de la Douma)

Ses relations avec le couple impérial furent difficiles : il commandita une enquête sur les agissements de Raspoutine et s’opposa à toute intervention de la tsarine dans les affaires politiques de l’Etat. Il proposa de l’envoyer en exil en Crimée jusqu’à la fin de la guerre. Il désapprouva également la décision de Nicolas II de prendre le commandement de l’armée, et critique certains Ministres qu’il jugeait incompétents.

Le 21 août 1915, Nicolas II prend une décision lourde de conséquences : il démet son oncle le Grand-Duc Nicolas Nicolaevitch du commandement suprême de l’armée, qu’il assumera à sa place.

Grand-Duc Nicolas Nikolaievitch (1856-1929)

Grand-Duc Nicolas Nikolaievitch (1856-1929)

Après avoir été écarté du commandement suprême de l’armée, il prit le commandement de l’armée du Caucase. Respecté par ses hommes, aussi bien que par les personnalités politiques occidentales, il fut pressenti pour succéder à Nicolas II en tant que Tsar. Il refusa, estimant qu’en acceptant, il violerait son serment de fidélité au Tsar.

En agissant ainsi, Nicolas II commet une double erreur. La première, c’est que les défaites de son armée lui seront directement imputées. Même si sous son commandement, l’armée russe remporte des succès, tels l’offensive Brussilov en juin 1916, la population exsangue, et lassée par cette guerre dont on ne voit pas la fin, va rendre son Tsar responsable de la situation. Nicolas est réputé avoir le mauvais oeil, élément non négligeable chez un people superstitieux. La seconde, en effectuant ce qu’il pensait être son devoir le plus sacré, à savoir partager la vie de ceux qui se battaient et mourraient pour la patrie, le Tsar s’est retire du jeu politique au moment où le bloc progressiste de la Douma, présidé par Rodzianko proposait une transition vers un système monarchique constitutionnel qui aurait pu sauver la monarchie russe.

Nicolas II, parti au front, laisse la politique intérieure entre les mains d’Alexandra. Cette mère tremblant pour la vie de son fils hémophile (maladie qui à l’époque équivalait à une condamnation à mort, avec une espérance de vie d’environ 20 années), est sous l’influence de Raspoutine. La Tsarine est impopulaire, en raison tout à la fois de ses origines allemandes (et pourtant, en tant que petite-fille de Victoria, elle se considère bien plus anglaise que germanique), de sa timidité qui la fait paraître compassée, voire rigide en public, et de l’influence que Raspoutine avait sur elle.

Entre septembre 1915 et février 1917, sous la régence d’Alexandra, la Russie eut 4 premiers Ministres, 5 ministres de l’intérieur, 3 ministres des Affaires étrangères, de la guerre, du transport et 4 de l’agriculture. La politique incessante de nomination et de renvois des Ministres et des cadres de l’administration désorganise le pays. Le people a l’impression de n’être plus gouverné que par un couple “infernal” Alexandra/Raspoutine.

Caricature de l’influence de Raspoutine sur le couple impérial, 1916

Caricature de l’influence de Raspoutine sur le couple impérial, 1916

Et pourtant, à y regarder de près, la situation de la Russie n’est pas aussi catastrophique qu’il y parait en 1916: l’armée remporte des victoires, le front est stabilisé, l’opposition est désorganisée, Lénine est encore un illustre inconnu, et le peuple soutient encore majoritairement Nicolas II.

En décembre 1916, l’assassinat de Raspoutine choque profondément les convictions religieuses de Nicolas II, pour qui tout meurtre est moralement inacceptable. Le fait que des membres de la famille impériale y soient mêlés le navre encore plus. Quand il décide de punir les coupables, le Grand Duc Dimitri et le Prince Félix Youssoupov, son neveu par alliance, il se heurte à une fronde familiale, qui lui enjoint de n’en rien faire. Confronté à une perte de son autorité politique, contesté y compris au sein de sa propre famille, Nicolas II se sent trahi et sombre dans un état proche de la dépression.

Prince Felix Youssoupov (1887-1967)

Prince Felix Youssoupov (1887-1967)

Et de fait, dans la famille impériale, les complots se multiplient, pour certains en collaboration avec la Douma : abdication du Tsar sous la régence du Grand-Duc Dimitri, à qui son rôle dans l’assassinat de Raspoutine a valu une soudaine popularité au Grand-Duc Michel frère du Tsar, exil d’Alexandra en Crimée dans un couvent. A ce stade, personne n’envisage la proclamation de la république.

Le Grand-Duc Dimitri (1891-1941)

Le Grand-Duc Dimitri (1891-1941)

Par ailleurs Nicolas II affirme à plusieurs Ministres, dont son premier Ministre le Prince Galitsine, qu’il va aller à la Douma avant de repartir pour son Quartier Général la « Stavka » , pour annoncer la formation d’un gouvernement responsable devant elle. C’est une mesure que les députés réclament depuis longtemps. En d’autres termes, ce serait la fin de l’autocratie.

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